L'Action Agricole Picarde 09 août 2018 à 06h00 | Par Florence Guilhem

Agroforesterie : le projet expérimental de Ramecourt

Missionné par l’ex-Région Nord-Pas-de-Calais, l’ISA de Lille a lancé un projet expérimental en agroforesterie sur la ferme d’Antoine Dequidt, agriculteur à Ramecourt (62). Explications.

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Antoine Dequidt : «L’agroforesterie peut apporter des réponses à la problématique de l’érosion des sols que nous connaissons chez nous, mais aussi permettre de développer la biodiversité sur nos parcelles.»
Antoine Dequidt : «L’agroforesterie peut apporter des réponses à la problématique de l’érosion des sols que nous connaissons chez nous, mais aussi permettre de développer la biodiversité sur nos parcelles.» - © F. G.

Comment lutter contre l’érosion des sols ? Comment produire autrement pour produire durable ? Deux questions qu’Antoine Dequidt, agriculteur à Ramecourt, dans le Pas-de-Calais, se pose depuis quelque temps. Passer au bio ? «Je ne me sens pas encore prêt, mais produire autrement, ça, oui», dit-il. Une réflexion qu’il partage régulièrement avec un groupe d’agriculteurs, qui a pour volonté d’innover dans ses pratiques et partager ce qui peut être fait pour mieux produire. Cette volonté est encore plus forte chez Antoine Dequidt depuis qu’un de ses champs de pommes de terre a fini dans le village, à la suite des pluies torrentielles et des coulées de boue de mai dernier.
Installé depuis 2001, dans une exploitation de 360 ha, située sur deux sites (Ramecourt et Séricourt), Antoine Dequidt cultive des pommes de terre, des betteraves, du lin, des céréales et du colza. Un incendie dans son exploitation de Ramecourt, en 2007, l’oblige à reconstruire tout le corps de ferme de fond en comble. Et pourquoi pas, se dit-il alors, ne pas en profiter pour bâtir un nouveau projet. Une partie de l’exploitation sera dès lors dédiée à un complexe de centre d’affaires, avec plusieurs salles de réunions.
Et si cela ne suffisait pas, il lance, en 2015, une start-up, Karnott, qui propose des boîtiers connectés permettant de suivre toute l’activité d’une exploitation agricole. Autant de projets qui, bien que distincts les uns des autres, sont portés par la même dynamique : l’exploration de nouvelles pistes. Aussi, quand l’Institut supérieur d’agriculture de Lille (ISA) prend contact avec lui pour lui proposer de devenir ferme pilote d’une expérimentation en agroforesterie, il n’hésite pas une seconde. D’autant qu’il sait que «l’agroforesterie peut apporter des réponses à la problématique de l’érosion des sols que nous connaissons chez nous, mais aussi permettre de développer la biodiversité sur nos parcelles».

Un projet collectif
Mis en musique par l’ISA de Lille sur 18 ha de parcelles expérimentales prêtées par Antoine Dequidt, l’association des planteurs volontaires interviendra également pour la plantation des arbres et l’expertise des essences, ainsi que l’Inra, la Fredon, la Fédération des chasseurs du Pas-de-Calais et la chambre d’agriculture. Le projet, financé à 80 % par l’Ademe et l’Agence de l’eau Artois-Picardie, sera lancé en novembre prochain. La préparation du sol sera faite par une entreprise de travaux agricoles. Puis, 1 200 arbres seront plantés de deux types : des arbres à hautes tiges (chêne, charme, merisier, noyer) et des arbres fixateurs d’azote (robinier, aulne). Autant d’arbres que l’on trouve localement, et qui présentent aussi un intérêt pour leur haute valeur ajoutée. Neuf hectares seront consacrés à l’agroforesterie, trois hectares à des témoins forestiers et six hectares à des témoins agricoles.
Le dispositif mis en place sera en bloc aléatoire avec trois répétitions. «Concrètement, on va faire trois blocs pour trois systèmes agroforestiers. Le premier associera du chêne et du charme, le second du noyer, de l’aulne et du merisier, le troisième du robinier et de l’aulne», précise Sitraka Adrianarisoa, enseignant-chercheur à l’ISA de Lille. Les trois systèmes agroforestiers seront comparés avec un témoin agricole et un témoin forestier. Les cultures intercalaires, qui vont se succéder sous les arbres, seront la betterave, la pomme de terre, le lin, le colza et la céréale à paille (blé et orge de printemps).
Côté équipements, des capteurs mesurant l’humidité du sol seront posés à différentes profondeurs et distances des alignements de rangées d’arbres. Un piézomètre sera utilisé pour suivre l’évolution de la profondeur de la nappe phréatique dans le temps. Des bougies poreuses compléteront les équipements pour collecter la solution du sol et mesurer la concentration en nitrate des eaux.
La méthode retenue, comme les équipements, auront plusieurs objectifs : déterminer la productivité de la parcelle, le partage des ressources entre les arbres et les cultures, la croissance racinaire des arbres, l’évolution de la biodiversité aérienne et souterraine, le bilan hydrique et azoté du système, l’érosion des sols, les indicateurs économiques, etc.
«C’est un projet qui engage pour quarante à cinquante ans, mais qui est impératif pour répondre aux enjeux agricoles de demain et lutter contre l’érosion des sols. Il faut embarquer tout le monde derrière pour que les problèmes liés aux coulées de boue ou pluies torrentielles ne se reproduisent plus. C’est aussi pour cela que je souhaite que ce projet appartienne à tout le monde», commente Antoine Dequidt. Certes, «il faut changer ses habitudes en agriculture mais, de toute façon, on ne peut pas continuer comme il y a cinquante ans. Il faut évoluer dans nos techniques agricoles», ajoute Fabien Monte, responsable cultures sur l’exploitation d’Antoine Dequidt.

- © F. G.

INTERVIEW de Sitraka Adrianarisoa, enseignant-chercheur à l’ISA de Lille

«L’agroforesterie peut avoir sa place dans notre région»

Quand et pourquoi a été lancé ce projet d’agroforesterie ?
Les Hauts-de-France font partie des régions les plus touchées par l’érosion des sols. Par ailleurs, cette région est en zone vulnérable en nitrates, du fait des engrais nitriques apportés par les agriculteurs pour leur production, entre autres de pommes de terre et de betteraves. Conséquence : la qualité de l’eau est insuffisante. La question est donc la suivante : comment mieux produire, tout en préservant la qualité de l’eau et en limitant l’érosion ? Tel est le questionnement qu’a eu le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais en 2013 et 2014 au vu de l’importance de l’agriculture sur son territoire. De ce fait, l’ISA de Lille a été missionné pour étudier la faisabilité de l’agroforesterie dans la région, car celle-ci est une des voies possibles pour répondre à ces problématiques.

Quelles réticences ont exprimé les agriculteurs ?
Tout d’abord, les enquêtes réalisées auprès d’une centaine d’agriculteurs dans le Nord et le Pas-de-Calais ont montré que la moitié d’entre eux ne connaissaient pas l’agroforesterie, et que seuls 25 % y étaient favorables. Une fois cela dit, nous avons été confrontés plus à des questions qu’à des réticences. Parmi ces questions, ce qui revenait de façon récurrente était : quelle incidence sur le rendement des cultures ? Quelle rentabilité avec ce système, d’autant plus avec des terres en fermage ? Les arbres ne vont-ils pas concurrencer la culture ? La crainte, pour tous, est, bien sûr, la perte de revenus. Quant à la réticence qu’ils peuvent exprimer, c’est le fait que planter des arbres, c’est perdre des surfaces cultivables, et donc perdre du revenu.

Justement, l’agroforesterie peut-elle être rentable pour les agriculteurs ?
A mon sens, oui, car elle permet de diversifier la production et d’avoir des revenus en plus. Ce qui nous manque aujourd’hui, ce sont des références technico-économiques dans les Hauts-de-France pour en faire la démonstration. D’où notre souhait, dès le départ, de lancer cette expérimentation dans une véritable exploitation conduite par un agriculteur, et non dans un de nos champs d’expérimentation ou celui d’une commune.

Les arbres ne vont-ils pas concurrencer la culture ?
Oui, en effet, mais pas avant quinze ans, quand ils seront grands. Pour éviter cette concurrence, les alignements de rangées d’arbres à l’intérieur des parcelles seront très éloignés. On va faire en sorte également que les racines des arbres plongent en profondeur, là, en fait, où les cultures ne vont pas. La rotation des cultures peut aussi participer à ce phénomène. Quant à l’ombrage qu’offriront les arbres, on va le réduire au maximum en les taillant.

Considérez-vous qu’il y a un avenir pour l’agroforesterie dans une région comme la nôtre ?
L’agroforesterie fait partie des systèmes qui allient à la fois la performance économique et un moindre impact sur l’environnement. La production agricole telle qu’elle est aujourd’hui n’est pas durable. L’agroforesterie l’est.

Propos recueillis par F. G.

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