L'Action Agricole Picarde 24 juillet 2019 à 17h00 | Par François Magnier (FDSEA 80)

Ceta : les décalages du département

L’Assemblée nationale a ratifié le Ceta (l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne) mardi dernier. Retour sur les positions des parlementaires de la Somme.

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Certains s’étaient engagés bien en amont, d’autres ont dévoilé leur position au final, mais tous auront été vivement sollicités par de nombreux acteurs, dont l’agriculture, autour du Ceta. Au lendemain du vote, les prises de positions étaient scrutées pour les parlementaires de la Somme.

Première enseignement : sur les 266 voix exprimées en faveur du Ceta, aucune ne vient du département. Avec trois députés qui ont voté contre (Stéphane Demilly (UDI et indépendants), Emmanuel Maquet (Les Républicains) et François Ruffin (La France insoumise)), et deux qui se sont abstenus (Barbara Pompili et Jean-Claude Leclabart (La République en marche)), le président de la République n’aura pas trouvé de point d’appui dans les circonscriptions de son département natal.

De la droite…
Emmanuel Maquet déplore ainsi «le passage en force de cet accord qui ne protège pas suffisamment l’excellence de notre filière agroalimentaire». Il regrette que «les nombreuses réserves exprimées autour de cet accord aient été ignorées, au premier rang desquelles la mise en concurrence de modèles agricoles opposés». L’une des autres réserves porte sur le volet sanitaire de cet accord. «S’il interdit le bœuf aux hormones, il autorise un certain nombre de pratiques interdites en Europe, comme le fait de nourrir les animaux aux OGM, aux farines animales ou encore aux antibiotiques activateurs de croissance. Ces aliments, qui permettent d’engraisser les animaux à moindre coût, donneront aux viandes canadiennes un avantage compétitif injuste sur nos viandes locales.» Et de conclure : «Les accords commerciaux sont normalement des opportunités de croissance, d’harmonisation et de compétition vertueuse, à condition que les mêmes règles soient appliquées par les deux parties. Ce n’est pas le cas du Ceta, qui avantagera les produits canadiens. Cet accord ne protège pas nos éleveurs et nos agriculteurs. Pire, il leur lie les mains.»
Même tonalité du côté de Stéphane Demilly : «Nous devons voir les accords commerciaux comme des opportunités de développement et de croissance, c’est certain. Mais, pour cela, les règles du jeu doivent être identiques pour tous et respectées par tous. Ainsi, il ne viendrait l’idée à personne de se lester de poids aux chevilles pour une course à pied pendant que d’autres coureurs s’équipent des chaussures de sport les plus performantes. Et pourtant, c’est bien l’impression que donne, à nos agriculteurs, à nos éleveurs, cet accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Ils ont le sentiment d’être lésés dans cet accord, et la profession n’a pas de mots assez durs pour le qualifier. L’augmentation des quotas d’importation de viande bovine en franchise de droits à l’entrée de l’UE fait craindre, en effet, une baisse des standards de production, une distorsion de concurrence et, finalement, la déstabilisation de filières déjà fragiles. Nous ne devons pas risquer, accord après accord, de mettre notre modèle agricole en difficulté. Sans porter de comparaison, c’est le Ceta aujourd’hui, ce sera le Mercosur demain. C’est pourquoi j’ai voté contre le projet de loi visant à ratifier cet accord de libre-échange.»

… à la gauche et aux «marcheurs»
François Ruffin avait, pour sa part, marqué sa position dès l’audience du 17 juillet : «Le Canada Europe Trade Agreement est un traité de libre-échange, un de plus, qui comporte quatre-vingt-seize fois le mot concurrence, mais zéro fois le mot réchauffement, zéro fois biodiversité, dont le grand absent est le climat.»
Dans le rapport Schubert, commandé par le Premier ministre lui-même, des experts tranchent franchement : oui, l’Europe pourra bien importer de la viande bovine nourrie aux farines animales, dopée aux antibiotiques, avec quarante-six molécules en prime, l’Acéphate, l’Amitraz, l’Atrazine. Quarante-six molécules qui détruisent les rivières ou refilent le cancer, quarante-six molécules interdites en France, interdites à nos agriculteurs, et que nous allons pourtant importer dans nos assiettes. Contre tout ça, le rapport l’affirme clairement : «Rien n’est prévu.» Les mêmes experts redoutent, je les cite, «une harmonisation par le bas». Et ils concluent : «Le Ceta ne donne pas la priorité à la protection de l’environnement ou à la santé.»
De son côté, Barbara Pompili s’était déjà bien mise en retrait en publiant ses motivations pour une abstention à la veille du vote, en reprenant ce qu’elle avait exprimé lors de sa rencontre avec la FDSEA-JA. D’un côté, elle souligne que, même avec des avancées, le texte reste insuffisant sur le volet climatique, et le caractère paradoxal de soutenir, d’un côté, les circuits courts et, de l’autre, de favoriser les échanges internationaux. Enfin, elle ramenait le sujet à un enjeu géopolitique : «Il faut renforcer le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, pour éviter que l’ensemble du continent américain ne soit gouverné du Nord au Sud par des climato-sceptiques tels que Donald Trump et Javier Bolsonaro.»
A l’heure où nous bouclons cette édition, elle n’a pas publié de nouveaux commentaires à l’issue. Enfin, Jean-Claude Leclabart, lors de sa rencontre avec les représentants FDSEA JA, avait alors marqué un avis plutôt positif et ouvert sur le Ceta, considérant que celui-ci comportait des avancées significatives, et se réservant la possibilité de voter pour ou non selon le texte final. Au final, celui-ci s’est abstenu lors de l’examen et, à l’heure où nous bouclons cette édition, il n’avait pas non plus publié de commentaires suite à ce vote.

- © AAP

REACTION Denis Bully, président de la FDSEA

Pouvaient mieux faire

Nous avons demandé aux députés de voter tous contre le Ceta. Pour certains, c’était acquis, pour d’autres, compte tenu des équilibres politiques, ça l’était beaucoup moins. Avec aucune voix en faveur du Ceta, y compris au sein de sa majorité, le chef de l’Etat et le gouvernement en place prennent un vent dans la Somme. Mais pas encore suffisamment pour remettre au placard ce traité qui n’apporte pas grand-chose de bon. Le Ceta est passé, l’Europe va importer et exporter massivement avec la vitrine du Canada et l’arrière-boutique des Etats-Unis, et dans l’Europe, la France se marginalise quant à ses exigences de production. L’excellence alimentaire française n’a pas besoin de libre-échange : elle porte en elle des marqueurs de qualité et de savoir-faire qui font qu’elle n’a pas besoin de libre-échange pour s’exporter. Comme si Mercedes avait besoin d’un accord de libre-échange pour vendre des voitures au Canada… Par contre, pour importer à vil prix et nous mettre en concurrence avec, le Ceta sera à coup sûr efficace. Les plus-values sont peut-être bonnes pour l’Europe, pas pour la France. C’est pour l’agriculture ce qu’il fallait dénoncer en rejetant ce traité.
L’abstention des députés LREM est un moindre mal, mais compte tenu des parcours professionnels ou militants, j’espérais un vote plus fort, à l’instar du député LREM du Pas-de-Calais, Benoît Potterie, fils d’agriculteurs que j’ai croisé sur les bancs de l’école avant qu’il ne se destine à une carrière professionnelle bien différente. Celui-ci a voté contre, simplement. La majorité actuelle s’est imposée sur le fait du bien commun au-dessus des intérêts des partis ou le rejet de l’autocratie. Les députés de la Somme, avec leurs positionnements respectifs, ont sauvé les meubles, mais les deux courants qui se sont insurgés contre le Ceta étaient l’agriculture et l’écologie, et, en l’occurrence, nos députés concernés pouvaient mieux faire. Cela n’aurait pas changé le cours du vote, mais deux par-ci et deux par là qui passent du pour à l’abstention ou de l’abstention au contre, ça fait vite basculer le vote.
A présent, et c’est encore de la responsabilité de tous, comment l’Etat français va-t-il se protéger de toute importation de produit alimentaire qui porte en lui, par le mode de production ou sur lui par le transport, des éléments interdits ou rejetés en France ? Et quelle pression la France peut-elle mettre pour faire en sorte que le Mercosur ne soit pas ratifié ? La bataille n’est ni perdue, ni finie, et c’est un combat continu que nous poursuivrons avec les Jeunes agriculteurs !

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