L'Action Agricole Picarde 10 mai 2018 à 06h00 | Par Alix Penichou

Diversification 4/8 : un savon au lait de jument

Chaque semaine, nous rencontrons un agriculteur qui fait le pari de la diversification. Virginie Dercourt transforme le lait de ses juments d’élevage en savons.

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Chaque année, environ deux naissances ont lieu à Gorges. Tous les poulains portent le préfixe «de Tjos», en mémoire de Tjostar, premier cheval de Virginie.
Chaque année, environ deux naissances ont lieu à Gorges. Tous les poulains portent le préfixe «de Tjos», en mémoire de Tjostar, premier cheval de Virginie. - © A. P.

Très hydratants, anti-oxydants et, parait-il, efficaces pour réduire les effets des maladies de peau. Les vertus des cosmétiques au lait de jument en font des produits prisés. Ceux de Virginie Dercourt, à Gorges, près de Bernaville, le sont d’autant plus qu’ils sont confectionnés avec amour. «Depuis toute petite, je suis accro aux chevaux. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Ils font partie de moi», confie l’éleveuse de trente-neuf ans.
Seulement voilà, son premier cheval, Tjostar, a laissé place à tout un cheptel de Merens et d’Irish Cob, reconnus pour leur rusticité et leurs qualités de chevaux de loisir, qu’elle élève depuis huit ans. Trois étalons, six juments et, depuis la semaine dernière, Isis et I Love you
de Tjos, deux pouliches, ont pointé le bout de leurs naseaux. Une sacré dose de bonheur… Et de charges financières. La seule vente des poulains, d’environ 1 000 euros à six mois, ne permet pas un élevage économiquement viable. «Alors il y a quelques années, j’ai eu l’idée de transformer le lait de mes juments, confie l’éleveuse. Je devais les traire au sevrage pour éviter les mammites, mais le lait n’était pas valorisé.»
Il le sera en savon. L’idée du nom de ses créations est une évidence : Tjosavon, en mémoire de son premier cheval. Un travail de professionnel réalisé dans des conditions sanitaires très strictes. Tout est confectionné dans le laboratoire de cosmétique que Virginie et son conjoint ont construit au sous-sol, soumis à la norme ISO 22716, qui donne les lignes directrices pour la production, le contrôle, le stockage et l’expédition des produits cosmétiques. «Un mini L’Oréal de 9 m2, en quelques sortes, s’amuse Virginie. A chaque entrée, il faut s’habiller, se casquer, se désinfecter les mains… Les gens pensent parfois que nous fabriquons dans notre cuisine !»
Elle détient également le titre «pompeux» de maître savonnière, qu’elle a obtenu grâce à une formation à l’UESS (Université européenne des saveurs et des senteurs), dans les Alpes de Haute-Provence. «Mais le plus gros du savoir-faire, je l’ai acquis en autodidacte.»

Huit parfums différents
De tambouilles en tests, Virginie met au point ses premières recettes. Les huit savons élaborés sont soumis à la validation d’un toxicologue avant d’être commercialisés :  chacun contient au minimum 15 % de lait de jument, auxquels sont ajoutés de l’huile d’olive, de coco, du beurre de karité… Le top de la gamme et le préféré de Virginie est le Tjosavon Hugo, du nom de son fils de quatre ans, à base de calendula. Deux ans lui auront été nécessaires pour mettre au point la recette. Les baumes pour la peau et à lèvres ont aussi du succès.
La production est assez aléatoire, en fonction de la quantité de lait que fournissent les juments. «Elles ne sont pas du tout comme les vaches et fonctionnent au psychologique. Certaines ne délivrent le lait que quand le poulain se met à téter.» Et pour le bien-être des poulains, impossible de les éloigner de leurs mères, même quelques heures.
Cette année, la mère d’Isis produit jusqu’à 500 ml par heure, alors Virginie espère récupérer une bonne quantité. Plutôt que d’attendre le sevrage à six mois, elle va tenter de traire vers trois mois, «période du pic de production». Le tout à l’aide d’une petite trayeuse manuelle.
Et à ce jeu là, chaque jument a son comportement. «L’une étire carrément son postérieur pour que je puisse me servir, alors que l’autre garde tout pour son poulain. Toutes sont élevées de la même manière, mais elles ont bien leur personnalité.» L’atout de Virginie est de les connaître par cœur et d’avoir gagné leur confiance à force de douceur. Le lait, lui, sera congelé, pour être transformé lorsque le temps le permet, pour le plus grand bonheur des coquets.

- © AAP
Pour booster ses ventes, Virginie propose aussi 
des coffrets de savons.
Pour booster ses ventes, Virginie propose aussi des coffrets de savons. - © D. R.



Savon’pas si cher !


Fabriquer des savons était une riche idée. Oui mais plutôt onéreuse et pas si évidente à commercialiser. «
Sur un savon de 0,85 g à 5 euros, je dois dégager 0,50 euros€ de bénéfices», assure Virginie. Elle s’est fixée l’objectif de mille par an. Les charges, le packaging, l’achat des matières premières et la livraison ont un coup. Sans compter le temps passé à la fabrication. 10 kg de savon équivaut à deux heures de travail. Et à ce prix, difficile de cibler un large public. «5 euros le savon, en Hauts-de-France, ça fait cher. Pourtant, nous expliquons que la qualité a un coup.» Autre frein : la savonnette, qui est un peu passée de mode. «Les gens préfèrent le gel douche, plus simple d’utilisation.»
Alors pour trouver les solutions, la savonnière redouble d’énergie et d’idées. Les moyens de commercialisation sont diversifiés : commandes via le site internet http://www.tjosavon.com, foires et marchés, revendeurs, souvent dans les commerces d’amis, à Amiens, Abbeville, Doullens, mais aussi à Paris, Avignon, en Ariège… Et la création d’un gel douche liquide au lait de jument est en projet. «Mais c’est assez complexe à élaborer, et la validation est payante.» Pour réduire les pertes, Virginie a aussi eu une idée originale. Les chutes, qu’elle surnomme «Tjotordus», sont revendues à moitié prix.

Des chevaux aux cochons

Malgré tout, les savons ne suffisent pas à remplir le frigo et payer les factures. Le couple travaille donc à l’extérieur. Après des expériences de palefrenier et de maréchal ferrant, Virginie s’est à nouveau orientée vers l’élevage, cette fois porcin, puisqu’elle est salariée dans la porcherie d’Edouard Dalle, à Candas. Les chevaux, moins rémunérateurs, voire même coûteux, restent tout de même sa première passion.

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