L'Action Agricole Picarde 10 octobre 2018 à 17h00 | Par Simon Playoult

Erosion : une menace à endiguer

Phénomène récurrent en Hauts-de-France, l’érosion des sols peut avoir un impact désastreux pour les cultures, les milieux aquatiques ou les lieux d’habitation. Bilan des moyens de lutte en place et perspectives.

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- © AAP



Les images ont fait le tour de l’opinion. Au printemps dernier, de nombreux champs de la région ont été traversés et abîmés par d’importantes coulées de boue. Des communes ont aussi subi des inondations. La faute à des précipitations cumulées inédites, mais également au phénomène d’érosion des sols, dont l’ampleur s’est une nouvelle fois révélée aux yeux de tous avec ces événements. La semaine dernière, quatre mois plus tard, un colloque nommé «Ruis’sol», organisé avec l’association Somea, s’est tenu à Arras (62). L’ensemble des acteurs du territoire (agriculteurs, collectivités, organismes dédiés…) se sont réunis pour faire le point sur les aménagements mis en place dans les Hauts-de-France pour lutter contre le ruissellement et tirer un signal d’alerte quant aux enjeux qui en découlent.


Multiplication des ouvrages
Le ord-Pas-de-Calais, ar      exemple, est traversé d’Ouest en Est par une zone où la sensibilité à l’érosion annuelle est très forte. Val de Canche et d’Authie, Haut-Pays d’Artois, Ternois ou Valenciennois sont prioritairement impactés (voir carte ci-contre). Cette sensibilité décroît au fur et à mesure que l’on s’éloigne vers l’Est. Les secteurs de l’Artois, du Cambrésis et de l’Avesnois peuvent néanmoins être touchés par des épisodes orageux violents entraînant des dégâts, comme ce fut le cas en 2018. «Le phénomène d’érosion peut être lié à plusieurs facteurs : des épisodes de pluies de forte intensité, des sols limoneux et sablo-limoneux particulièrement sensibles, un relief parfois abrupt, mais surtout des pratiques culturales qui favorisent les cultures de printemps et la présence de machines au poids toujours plus important», indique François Derancourt, expert en érosion à la Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais. Pour contrer cette problématique, les premières opérations (travaux agronomiques et ouvrages légers) ont vu le jour dans les années 1980. Elles se sont amplifiées durant les deux décennies suivantes, mais surtout depuis 2010 à l’échelle de la région avec la mise en place d’aménagements plus variés. «A ce jour, 3 311 ouvrages d’hydraulique douce ont été réalisés dans le Nord-Pas-de-Calais, annonce François Derancourt. Parmi eux, on dénombre 2 292 fascines sur 43 km, la plantation de 605 haies sur 78 700 mètres et l’implantation d’environ 13 ha de bandes enherbées.» Durant l’hiver, plusieurs nouveaux agencements vont être entrepris.

Une solidarité à trouver
L’érosion des sols a des conséquences non négligeables sur l’ensemble du territoire. Elle provoque le colmatage des rivières et des zones marécageuses impactant la qualité des eaux et des zones humides. «Des matières en suspension sont en effet transportées dans les cours d’eau, ce qui amène parfois à entreprendre des curages, souligne Julien Delattre, directeur général adjoint de Symsagel*, qui a érigé 38 ouvrages sur son secteur. Ces chantiers sont coûteux et soumis à de plus en plus d’autorisations.» Le ruissellement peut surtout provoquer d’importantes pertes de terre fertilisante ou d’amendements au niveau d’une parcelle. Et, en aval, occasionner des dommages aux infrastructures. «Plusieurs tonnes de terre disparaissent chaque année avec l’érosion, déplore Stéphane Jourdan, chef du service milieux aquatiques et maîtrise d’ouvrage à l’agence de l’eau Artois-Picardie. Une réelle solidarité est à trouver dans les zones à risques dépourvues d’aménagements en associant et structurant les acteurs intéressés (exploitants agricoles, communes, gestionnaires d’infrastructures, associations…).» Pour résumer, en complément des actions individuelles, une réflexion collective est à poursuivre ou à engager au niveau des bassins-versants. «Nous sommes là pour réunir l’ensemble des parties, à commencer par les agriculteurs, puis les accompagner à la mise en œuvre de schémas d’aménagement», note François Derancourt. «Après deux ans de travail, nous avons signé plus de cents conventions avec des agriculteurs de notre territoire et planté 7 km de haie début 2018», cite en exemple Christian Leroy, président de la Communauté de communes du Pays de Lumbres. Des points d’achoppement demeurent néanmoins quant à la progression des ouvrages en région. «La chute du nombre d’éleveurs, et donc la baisse du nombre de prairies (zones tampons du cycle de l’eau, ndlr), ainsi que l’urbanisme galopant viennent mettre à mal les avancées», liste Bruno Roussel, vice-président de la chambre d’agriculture. La question de l’entretien des aménagements existants et celle du délai de réalisation des projets posent également souvent problème. La lutte contre le ruissellement est pourtant un enjeu crucial, tant pour la préservation des champs que pour la protection des biens et des personnes. Selon la Commission européenne, l’érosion est la principale menace pesant sur les sols. La surface du territoire européen affectée est estimée à près de 17 %, soit 26 millions d’hectares.

*Symsagel : Syndicat mixte pour le schéma d’aménagement et de gestion des eaux de la Lys.

«Une plaine sans verdure n’a pas de sens»

Agriculteur à Quœux-Haut-Maînil (62), dans l’Auxilois, Alix Bouchart a implanté plusieurs dizaines de mètres de haies et fascines dans ses champs afin de modérer les coulées d’eau et de boue.
Lièvres, perdrix ou faisans colorés sortent de leur cachette à l’entente de nos pas. Se balader de bon matin au milieu des parcelles d’Alix Bouchart, c’est percevoir la faune sauvage qui y a trouvé refuge en cet automne. C’est aussi comprendre le rôle des aménagements d’hydraulique douce qui y poussent. Depuis deux ans, cet exploitant agricole entoure, en effet, plusieurs champs d’arbustes variés. Un choix stratégique porté par une passion pour la nature.

Se prémunir des écoulements
Le col des Six chemins est un point culminant du Pas-de-Calais. Il sépare deux vallées profondes au fond desquelles s’épanchent deux fleuves : la Canche et l’Authie. Cultiver sur ce sommet escarpé n’est parfois pas chose aisée. Le phénomène de ruissellement fait partie du quotidien. «J’ai régulièrement des écoulements d’eau qui traversent mes parcelles lors de fortes pluies, explique Alix Bouchart. Ils peuvent causer des pertes de récoltes…» Ainsi, pour tenter de stopper ce phénomène d’érosion des sols, il a planté plusieurs haies, soit par initiative personnelle, soit par le biais de divers organismes. La première, d’une longueur de 600 mètres, date de l’hiver 2016-2017. «Le CPIE* du Val d’Authie cherchait un agriculteur volontaire pour réaliser un chantier d’insertion et je me suis lancé, indique le professionnel. Le résultat est réussi et je commence à voir quelques effets positifs, même s’il faut attendre au moins cinq ans pour que les arbres et leurs racines agissent pleinement.» L’an dernier, c’est plusieurs mètres de fascines, en limite de parcellaire, qui viennent compléter l’ensemble des plantations. Elles vont être renforcées sur 50 mètres supplémentaires dans les prochains mois.

Agir pour la biodiversité
Féru de chasse, Alix Bouchart veille à la préservation du petit gibier dans les terres qu’il exploite. «Au-delà de leur fonction de lutte contre l’érosion, les haies permettent d’agir pour le maintien de la biodiversité», tient à souligner l’exploitant. Elles abritent animaux et insectes auxiliaires. A condition d’être soignées régulièrement. «Je me charge de l’entretien des ouvrages, poursuit Alix Bouchart. Il est vrai que cela prend du temps mais leur utilité, préventive ou curative, en vaut la peine.» Avec, en prime, une action en faveur de l’environnement. «Selon moi, une plaine sans verdure n’a pas de sens, complète-t-il. Les interactions sont nécessaires à l’agriculture et les paysages s’en trouvent d’autant plus et mieux façonnés.» Et de conclure : «J’appelle les détracteurs du monde agricole à venir se rendre compte des initiatives prises sur le terrain. Dire que les agriculteurs sont des pollueurs est faux. Il ne faut pas généraliser les choses et apprécier les efforts mis en place


* CPIE : Centre permanent d’initiatives pour l’environnement.

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