L'Action Agricole Picarde 27 novembre 2018 à 06h00 | Par Delphine Jeanne

Filière légumes : quels levier pour attirer la main-d’œuvre ?

A l’occasion de son 62e congrès, Légumes de France a fait le point sur les différents leviers à actionner pour attirer davantage les salariés et retrouver de la compétitivité.

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- © D. R.



Coût du travail, disponibilité de la main-d’œuvre, image du métier sont autant de freins pour le secteur agricole qui peine à recruter. «Main-d’œuvre agricole : peut-on être compétitif et attractif ?». Tel était le thème de la table ronde organisée à l’occasion du 62
e congrès de Légumes de France, les 15 et 16 novembre au Mont-Saint-Michel, dans la Manche. La réponse est plutôt positive, à condition de lever un certain nombre de contraintes qui pèsent aujourd’hui sur l’emploi agricole, et ce, sans compter le risque de voir les charges patronales augmenter encore avec la suppression du dispositif TO/DE.
Aujourd’hui, en Europe, «nous sommes les meilleurs élèves de la classe», explique Céline Camgrand-Vila, responsable de la commission Emploi de Légumes de France, mais cette exemplarité rend la compétitivité plus difficile en raison des charges sociales plus importantes. «En fonction des pays, ces charges représentent 30 à 70 % du coût de production», précise-t-elle. Et, au niveau européen, «ce sujet est un peu tabou», commente de son côté Pierre Marin, agriculteur et membre du Geopa (Groupe des employeurs des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne).
Si d’autres pays européens ont un niveau de charges sociales comparable à celui de la France, comme le Danemark ou la Suède, ils ne connaissent pas les mêmes problèmes. Outre le fait qu’ils ne sont pas de gros producteurs agricoles, la flexibilité du travail y est plus grande. «La base de travail est de 40h, et on peut enchaîner plusieurs semaines en travaillant les samedis et dimanches. L’employé a ensuite le choix d’être payé ou de récupérer ses heures», témoigne Pierre Marin.
Sur ce dernier point, Franck Morel, membre du cabinet du Premier ministre, se veut catégorique. «Nous voulons donner plus de souplesse aux acteurs», dit-il, signalant que, depuis un an et demi, des réformes ont été faites en ce sens (accès des TPE aux accords collectifs, réforme de la formation, etc.). La suppression du TO/DE, qui serait catastrophique pour certaines filières comme le maraîchage, la viticulture ou l’arboriculture, est, par ailleurs, en voie de compensation.

Faciliter l’emploi
Pour Philippe Faucon, président de la Fédération nationale des groupements d’employeurs agricoles (FNGEAR), l’attractivité se réfléchit à long terme et de façon globale. «Le salarié ne regarde pas le salaire, mais le pouvoir d’achat», précise-t-il, ce qui inclut la distance entre son habitation et son lieu de travail, surtout dans un contexte de hausse des taxes sur le carburant. Côté producteur, le coût du travail n’est pas le seul frein. Il faut également prendre en compte la complexité administrative et le temps que l’agriculteur doit passer aux formalités dans le cadre du recrutement d’un salarié.
Sur ces questions, les groupements d’employeurs sont une partie de la solution. «C’est une simplification administrative», témoigne Céline Camgrand-Vila. La démarche pourrait, selon elle, être poussée encore plus loin, à l’image de ce qui existe au Canada à travers la Ferme Québec, une coopérative d’employeurs qui recrute, pour les besoins de l’agriculture, des salariés à l’étranger, assurant les visas et le transport. Car, face aux difficultés de recrutement, «aujourd’hui, on est obligés d’aller recruter à l’étranger», précise Philippe Faucon.
«Concernant les métiers en tension, plusieurs leviers existent», indique de son côté Franck Morel, qui évoque la formation professionnelle, notamment un programme à destination des réfugiés, et le plan d’investissement en compétence, qui devrait allouer six milliards d’euros sur cinq ans à la formation professionnelle, particulièrement celle des demandeurs d’emploi.
Si le groupement d’employeur est un bon outil de formation, grâce à des contrats plus longs ou plus fréquents, qui permettent aux salariés de monter en compétence, il faut en effet davantage d’appui de l’Etat dans le cadre du retour à l’emploi. «Pour ces gens qui reviennent à l’emploi, les employeurs payent le même coût horaire, pour des salariés qui ne sont pas à la performance attendue durant un, voire deux mois», signale ainsi Luc Barbier, président de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF), qui a pris la parole depuis la salle.

Des métiers encore méconnus
Cependant, une fois ces contraintes assouplies, encore faut-il trouver des salariés intéressés et compétents. Or, les métiers de l’agriculture ne sont pas aujourd’hui vus comme des métiers d’avenir, fait remarquer Jean Salmon, président de la Fédération familiale nationale pour l’enseignement agricole privé. Pour lui, plusieurs phénomènes expliquent que les jeunes ne se tournent pas vers l’enseignement agricole, et l’image du métier joue pour beaucoup. «En tant que syndicaliste, je sais qu’il y a toujours une bonne raison pour mettre en avant une situation de crise, mais attention au message que vous renvoyez auprès des jeunes !», prévient-il. Les métiers sont non seulement méconnus des jeunes, mais aussi des professionnels de l’orientation. «On conseille toujours de suivre la filière générale jusqu’au Bac et d’aviser après, ce qui laisse de grands vides dans les formations professionnelles, avec un déficit de main-d’œuvre», ajoute Jean Salmon.
Ce problème, la Fédération française du bâtiment (FFB) le connaît bien. «On subit, comme pour l’agriculture, une tertiarisation des métiers», explique ainsi Nicolas Lebon, secrétaire général de la FFB Bretagne. Pour faire revenir les jeunes dans les formations du bâtiment après la crise économique de 2008, la FFB Bretagne a mis en place une campagne de communication, qui prend le contrepied de l’image généralement véhiculée par les métiers du bâtiment : voie de garage, pénibilité, métier masculin… «Ce qui est recherché par les jeunes, c’est le sentiment d’appartenance», commente-t-il, ajoutant qu’il faut donc mettre l’accent sur la fierté d’appartenir à une profession. D’autant plus que l’agriculture, comme le bâtiment, bénéficie aujourd’hui des apports des nouvelles technologies, réduisant la pénibilité du métier.
Cependant, pour gagner la bataille de l’orientation, il faut également faciliter l’apprentissage. «C’est l’un des axes de la Loi Avenir Pro», explique Franck Morel. «On gagnera aussi si les professionnels agricoles sont plus proches de la formation» et s’impliquent davantage dans les instances, ajoute Jean Salmon. Enfin, il ne faut pas oublier, souligne Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France, que «si la formation est importante pour faire aimer l’agriculture à la jeunesse française, l’une des clés d’entrée reste l’intérêt économique des emplois».

Phytos

«Nous ne sommes pas contre la diminution des pesticides, qui sont une charge financière pour nous et qui, avant les consommateurs, nous impactent en premier lieu. Or, le gouvernement diminue sans cesse son soutien à la recherche», relève Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France alors que les fonds Casdar ont encore été réduits, et que le fonds destiné à la promotion a été supprimé. «Sans soutien public, au regard des contraintes, nos exploitations ne pourront pas investir», déplore le président de Légumes de France.

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