L'Action Agricole Picarde 07 septembre 2020 à 06h00 | Par Propos recueillis par Florence Guilhem

Gil Rivière-Wekstein : «Le glyphosate, en raison de son géniteur, c'est l'herbicide à abattre»

Fondateur d'Agriculture et environnement, lettre mensuelle de décryptage sur les problématiques agricoles et environnementales, Gil Rivière-Wekstein a écrit «Glyphosate, l'impossible débat. Intox, mensonges et billets verts», aux éditions Le Publieur. Son but ? Démonter les rouages d'une manipulation.

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- © D. R.



Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l'écriture de ce livre ?

Ma spécialité, c'est l'écologie politique. Or, je me suis rendu compte que l'agriculture était sujette à des mises en cause multiples par l'écologie politique. Pour démêler le tout, j'ai lancé une lettre mensuelle, Agriculture et environnement. C'est une lettre de décryptage de l'actualité agricole. Mon livre sur le glyphosate relève de la même démarche. Force est de constater que la population a été privée de nombreuses informations sur le glyphosate. Ce livre les rassemble pour poser le débat et permettre à chacun de se faire son opinion. Mon livre s'adresse donc à ceux qui veulent comprendre, preuves à l'appui, les rouages d'une gigantesque manipulation dont nous sommes tous victimes.

D'où vient cette image si négative du glyphosate ? Depuis quand et pourquoi ?
Le point de départ de l'affaire se situe le 20 mars 2015, date à laquelle, pour la première fois, une agence internationale, le Circ (Centre international de recherche sur le cancer) a émis un avis favorable à l'encontre du glyphosate. Celle-ci a classé cet herbicide dans la catégorie «cancérogène probable», et en a fait de même pour deux insecticides, le diazinon et le malathion, dont l'utilisation était déjà restreinte en Europe. Mais seul le glyphosate jouira du privilège de provoquer un électrochoc à l'échelle de la planète. Le péché originel du glyphosate, c'est surtout d'avoir été développé par Monsanto. Or, si c'est fait par Monsanto, cela ne peut pas être bon. Tout cela parce que lorsqu'on dit Monsanto, on dit le capitalisme, l'économie de marché, soit le symbole de la méchante Amérique. Monsanto, c'est l'incarnation du diable.
Le paradoxe dans tout cela, c'est que le glyphosate est de loin l'herbicide le plus écologique qui soit. Si, bien entendu, son effet sur les herbes est considérable, il n'a aucune incidence sur les autres formes de vie. Autrement dit, c'est l'herbicide qui devrait être utilisé par les écologistes. Mais, en raison de son géniteur, c'est l'herbicide à abattre. C'est ce qu'ont bien compris les cabinets d'avocats américains, et plus encore le pactole que cela pouvait leur rapporter. Les avocats ont flairé l'affaire du siècle. Autre paradoxe que personne ne soulève, c'est que la stratégie de ces cabinets est juste de faire payer des multinationales, en surfant sur la montée d'un sentiment anti-affaires dans la société en général, et pas de faire interdire le glyphosate, qui continuera à être utilisé sans problème aux États-Unis. Le pire, c'est qu'Emmanuel Macron, en tombant dans le maelström de cette campagne anti-glyphosate, va faire payer aux agriculteurs français le fruit d'une campagne qui concerne seulement l'Amérique et Bayer.

Vous faites état d'intox. N'est-ce pas un peu exagéré ?
On est dans la plus grande manipulation contemporaine de l'opinion. Avant 2015, il n'y a pas de sujet autour du glyphosate, alors que celui-ci existe depuis trente ans. Comment, du coup, expliquer que l'opinion publique ait basculé ensuite de la sorte ? Il n'y a pas, dans d'autres domaines, de renversement aussi massif de l'opinion publique sur la foi de fausses informations. C'est la raison pour laquelle je parle de manipulation. Les cabinets d'avocats qui ont attaqué Monsanto ont instruit un procès à charge, surfant sur le marketing de la peur, et ont fourni les éléments de langage aux médias, ainsi qu'aux ONG écologistes.

Comment expliquez-vous  la suspicion qui entoure les organismes sanitaires du monde entier, qui s'accordent à dire que le glyphosate n'est pas cancérogène ?
C'est le contrecoup des nombreux scandales sanitaires de ces dernières décennies, qui témoignent des dysfonctionnements de la part des instances censées assurer notre sécurité alimentaire. Comme ce sont les industriels qui produisent les études servant de base à l'expertise des agences sanitaires, les experts peuvent être facilement dupés. C'est un raccourci vite fait, d'autant que peu connaissent le processus d'homologation de ce genre de produits, plutôt impressionnant, car très fouillé.

Pourquoi les avis de ces agences divergent autant de celui du Circ qui, lui, considère que le glyphosate présente un risque probable ?
Cela résulte d'une appréciation du risque fort différente entre ces organismes sanitaires et le Circ, agence basée à Lyon qui dépend de l'OMS (Organisation mondiale de la santé). Le Circ a classé le produit «cancérogène probable» dès la première étude qui identifie un risque possible, alors que les agences sanitaires vont aller toujours plus loin, en multipliant les études. Elles vont aussi se prononcer sur la nature du risque.

Que recherchent réellement les détracteurs du glyphosate ?
Pour les mouvements écologistes, le glyphosate incarne un certain modèle agricole, celui qu'ils ont baptisé «l'agriculture industrielle».  Le glyphosate, c'est de la chimie. Pire encore, de la chimie produite par une multinationale américaine. La volonté de la mouvance écologiste est la sortie radicale de tous les pesticides de synthèse au nom d'une agriculture «naturelle». C'est, en fait, le modèle agricole qui est visé, et contre lequel cette mouvance a engagé une véritable guerre de sape. Sans volonté de ma part de nier la toxicité des pesticides, faire croire qu'une agriculture sans pesticides pourrait nourrir les populations constitue ni plus ni moins un gros mensonge.

La France va-t-elle vraiment sortir du glyphosate à la fin de l'année ?
Je ne pense pas. Il est évident que l'Élysée se mord aujourd'hui les doigts sur le sujet, et qu'Emmanuel Macron regrette son tweet. Il ne sait pas comment faire pour revenir en arrière face à une opinion publique qui est remontée à bloc sur le glyphosate. Il y aura, à mon avis, des interdictions, mais aussi des exceptions. Mais quoi qu'il fasse, cela aura un coût pour l'agriculture française. On sera bien moins compétitif et, en plus, pour aucun bénéfice. Il y aurait une solution pour le président, mais je ne suis pas certain qu'il la prendra, c'est de dire que l'on ne bouge pas, et que l'on attend tout simplement l'avis des experts européens qui devront se prononcer en 2022 pour la ré-homologation du glyphosate. Et prendre comme engagement de suivre leur avis. On voit déjà les dégâts que cela provoque dans certaines filières. Il faudrait, par conséquent,  peut-être réfléchir à deux fois avant de se lancer dans l'interdiction du glyphosate.


Retrait de l'Institut Pasteur pour les études complémentaires

Le consortium coordonné par l'Institut Pasteur de Lille, qui avait été sélectionné pour mener des études complémentaires sur le glyphosate aux côtés du Circ, s'est retiré du dispositif, a annoncé l'Anses dans un communiqué du 23 juillet dernier. «L'Agence financera uniquement l'étude originale proposée par le Circ», expliquait l'Anses. De nombreuses voix, dont celle de Delphine Batho, avaient reproché à l'Anses d'avoir attribué l'étude à cette équipe, dont l'un des chercheurs avait également participé à l'établissement du cahier des charges et à la sélection des candidats. Exprimant ses regrets face à cette situation, l'Anses maintient «l'absence de conflit d'intérêts du coordonnateur du consortium et de tous les responsables des laboratoires impliqués». Plus largement, l'Anses regrette «le climat de tension et de suspicion qui entoure la question de l'évaluation des dangers et des risques du glyphosate, défavorable à la sérénité des débats scientifiques». Ce retrait est «la plus mauvaise des décisions», a réagi le député LREM, Jean-Baptiste Moreau, lors de l'audition de Roger Genet, le 23 juillet, à l'Assemblée nationale. Les «suspicions» autour de l'agence doivent être affrontées, selon lui, pour éviter la «remise en cause de toute science au profit de croyances».

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