L'Action Agricole Picarde 19 avril 2018 à 06h00 | Par J.-C. D., R. O. et M. R.

Grèves SNCF : les filières touchées par le mouvement dans le fret ferroviaire

Malgré les fortes perturbations subies par les usines bretonnes d’alimentation animale, les difficultés ne touchent pas encore les élevages, indique Nutrinoë, mais des tensions d’approvisionnement pourraient advenir si le mouvement restait aussi suivi jusqu’en mai.

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La filière céréalière s’est organisée «plusieurs semaines» avant le conflit pour remplacer les trains par une solution 
plus fiable, raconte Coop de France.
La filière céréalière s’est organisée «plusieurs semaines» avant le conflit pour remplacer les trains par une solution plus fiable, raconte Coop de France. - © Gabriel Omnes


Si l’on entend beaucoup parler des conséquences pour les voyageurs du mouvement de grève à la SNCF, qui a commencé le 3 avril dernier, le fret est loin d’être épargné et les entreprises du secteur agricole sont concernées au premier chef. Seuls «
15 % des trains» ont pu rouler lors des deux premiers jours de grève, avait ainsi indiqué Philipe Moritz, le porte-parole de Fret SNCF, cité par le quotidien Le Monde. Un mouvement qui désorganise le fonctionnement habituel de certaines filières.
Ainsi, si le transport des céréales s’effectue essentiellement par camion, 13 % des volumes sont concernés par le train, 10 % la péniche, indique-t-on à l’AGPB. Mais la part du ferroviaire va bien au-delà pour certains flux. France Export Céréales rapporte que, «pour certains ports d’exportation comme La Rochelle, approvisionnée par train pour moins de 50 %, l’activité a été complètement bloquée» durant les deux premiers jours de grève. L’hinterland de Rouen, qui utilise le rail à hauteur de 10 %, semble moins pénalisé.
La Sica Atlantique, présentée comme le premier opérateur du port de La Rochelle-Pallice, trouve ce début de grève à la SNCF encore «gérable» d’un point de vue logistique : «On a du stock d’avance. La situation n’est pas critique», d’après Simon Aimar, directeur de l’activité céréales. Reste d’importants surcoûts. Les wagons immobilisés entraînent des charges. Quant aux camions, leur prix est «20 à 30 % plus cher». La Sica Atlantique élargit ses horaires de réception, allant jusqu’à proposer de rester ouvert 24 heures sur 24.
La filière céréalière s’est organisée «plusieurs semaines» avant le conflit pour remplacer les trains par une solution plus fiable, raconte Coop de France. «Malheureusement, les marchés du fret fluvial et routier, déjà sous tension, peinent à absorber toutes les quantités qui circulent habituellement par les voies ferrées», selon la fédération des coopératives. Le renchérissement du transport «bloque pour le moment la signature de nouveaux contrats pour les prochains mois». Et «les opérateurs du Nord de l’Europe s’intéressent à d’autres origines» que la France pour leurs achats de céréales.

2 jours de grève, 4 jours de blocage
Les surcoûts liés au report modal, vers le camion plutôt que le train, atteignent «4 à 25 /t selon les distances», calcule l’AGPB. S’y ajoutent des pénalités quand les livraisons ne sont plus assurées. Cérévia, union de coopératives en Bourgogne, Franche-Comté et Rhône-Alpes, déplore dix-sept trains annulés en quatre jours de grève. Le groupe transporte ses céréales autant par voie ferroviaire que par la route et les voies navigables. «Des clients ne sont pas livrés, et le coût de résiliation d’un contrat, c’est 4 à 5 €/t de pénalités», signale la DG Fouzia Smouhi.
Cérévia a prévu d’exécuter la vente de 240 000 t entre avril et juin, avec 80 % potentiellement non réalisés à cause du conflit social : deux jours de grève se traduisent par quatre jours de blocage. Sachant qu’un train de 1 300 t équivaut à quarante-quatre camions, «il nous faudrait trouver plus de 6 000 camions» au lieu des trains. «C’est impossible.» Une alternative est le report sur le fluvial, la coopérative disposant d’un silo à Pagny (Côte-d’Or) pour acheminer les céréales jusqu’à son terminal de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Mais l’exportation vers les pays tiers signifie une décote : «On n’est pas compétitif face aux concurrents de la mer Noire, mieux positionnés en termes de prix», indique Fouzia Smouhi.
Les difficultés logistiques auront «un impact non négligeable sur l’avancement de la campagne de la commercialisation et d’export», donc sur les stocks de fin de campagne, avertit l’AGPB. «Toute la logistique prévue pour alimenter des trains complets de plus de 1 000 t doit se réadapter rapidement chez les organismes stockeurs pour remplir des camions réaffrétés en urgence, nécessitant un important travail de reprise des grains et ré-allotement.» A quelques semaines de la préparation des silos pour les futures moissons, la situation inquiète la filière.

La problématique de l’élevage en Bretagne
Dans le secteur de l’alimentation animale, le fret ferroviaire concerne uniquement l’approvisionnement des usines bretonnes, assure l’interprofession régionale des fabricants, Nutrinoë. Ces usines affrètent habituellement une trentaine de trains par semaine, en provenance du Bassin parisien et du nord de la France pour acheminer 1 à 1,5 Mt d’aliments bruts, principalement des céréales, mais aussi des co-produits d’amidonnerie.
Avec la grève, seulement cinq trains arrivent chaque semaine en Bretagne, constate Nutrinoë. «Nous travaillons avec l’Etat et les opérateurs pour optimiser le nombre de trains», explique Laurent Morin, délégué général de Nutrinoë, qui souhaite afficher une attitude constructive.
Les fabricants bretons d’aliments ont déployé six cents camions supplémentaires par semaine pour compenser le manque de trains. «Il en faudrait plus du double», constate Laurent Morin. Pour l’heure, ces perturbations ne se font pas ressentir dans les élevages, assure Nutrinoë, mais la poursuite du mouvement de grève fait craindre des tensions au mois de mai.

Les fruits et légumes touchés à la marge
Dans son immense majorité, le transport de fruits et légumes s’effectue par camions, et est donc peu touché par la grève. «A Rungis, la très grande majorité des fruits et légumes arrivent par camions», confirme Annick Groisy, directrice de l’Union nationale du commerce de gros en fruits et légumes (UNCGFL). Exception notable : le «train des primeurs», qui relie le marché Saint-Charles de Perpignan, première plateforme de commercialisation, de transports et logistiques en fruits et légumes en Europe, au marché international de Rungis.
Une quinzaine de wagons part chaque jour de Perpignan vers 16h et arrive à destination vers 4h du matin, le lendemain, avec plus de huit cents palettes de fruits et légumes. Deux trains ont déjà été annulés la semaine dernière en raison des grèves, et cela a été de nouveau le cas jeudi 12 avril. «Cela n’a pas trop d’incidences sur les tonnages et l’approvisionnement dans la mesure où les grèves sont prévues. Les produits sont transportés par d’autres moyens», précise-t-on au MIN de Rungis.
Mais, pour les entreprises qui travaillent avec le train, la grève est synonyme de travail à perte. C’est le cas des transports Roca, une entreprise qui envoie entre 480 et 560 palettes de fruits et légumes par le train. «On fait du camion quand on peut, mais cela coûte 20 % plus cher. Les transporteurs en profitent vu qu’ils savent qu’on est pris à la gorge. Donc, on travaille à perte. On n’a pas les prix, ni les structurations qui sont adaptées pour ce mode de transport», explique Sélim Chair, directeur de Roca.
En ce moment, ce sont surtout des poivrons, des fraises, des carottes ou des melons qui sont concernés. «On va essayer de demander des dédommagements à la SNCF, mais ce n’est pas sûr qu’on les obtienne. Ils peuvent considérer que c’est un cas de force majeur. Si cela dure trois mois, on va y laisser beaucoup de plumes», constate-t-il, amer. «Le train est un outil formidable quand il fonctionne bien», rajoute-t-il cependant, en rappelant qu’à une époque pas si lointaine il y avait près de quatre départs de train par jour pour Rungis, transportant près de mille palettes chacun.

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