L'Action Agricole Picarde 10 mars 2016 à 08h00 | Par Florence Guilhem

Jacqueline Lebrun : la fidèle amie des chevaux de Trait du Nord

Jacqueline Lebrun fait de l’élevage de chevaux de Trait du Nord, à Harbonnières.

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- © AAP


Chez Jacqueline, c’est un peu l’arche de Noé. Ses chevaux de Trait du Nord, qu’elle bichonne comme une mère poule ses poussins, côtoient des paons, des oies, des poules, des chèvres, des ânes, des lapins, des chats et des chiens dans une joyeuse harmonie. Une image parfaite du bonheur sur terre qui vous entraîne instantanément dans une longue rêverie, tout en l’écoutant raconter son histoire. Une histoire dans laquelle il est impossible de dissocier Jacqueline de ses animaux.

Toute petite déjà, les amis de ses parents la chinaient un peu, en lui disant qu’elle finirait dans un cirque au milieu des bêtes. «Quand ils me disaient cela, je m’y voyais déjà. J’en rêvais. De toute façon, dans la ferme de mes parents, j’étais toujours derrière les bêtes. Il m’est même arrivée de m’assoupir dans la niche du chien, ce qui m’a valu de me faire rouspéter vertement par mes parents», raconte-t-elle en riant.
Le cirque aura en fait pour décor la ferme familiale, puis celle qu’elle exploitera avec son mari Paul, à Harbonnières, à quelques kilomètres à peine de son village natal. Pendant que Paul gère les cultures d’une grande exploitation, Jacqueline s’occupe des vaches laitières et des veaux de leur ferme. «Dans l’élevage, il n’y a jamais rien d’acquis», dit-elle. Mais, avantage considérable, «avec les animaux, on n’est jamais déçu», ajoute-t-elle.

De l’Ardennaise au Trait du Nord
Quand l’heure vient d’arrêter les vaches, et donc de s’en séparer, Jacqueline souffre. Rester sans animaux, ni Paul, ni Jacqueline ne le conçoivent. Par ailleurs, les pâtures ne peuvent pas rester à l’abandon. Intuition sublime et passion des chevaux font que Paul part dans les Ardennes pour acheter une jument de trait de race Ardennaise. Il en revient avec deux, qui poulinent deux mâles, peu après leur arrivée. La voie est ouverte : le couple décide de se lancer dans la reproduction.
«C’est comme cela que l’on a mis le doigt dans l’engrenage de l’élevage, comme des concours, car l’étalonnier qu’on a fait venir nous a initiés à ces derniers», se souvient-elle.
Le premier concours, à Albert, leur fait découvrir les chevaux de Trait du Nord. «On était dans le fief de cette race, raconte-t-elle. Le président du concours sentant notre fibre d’éleveur nous a incités à acheter deux bonnes reproductrices de Trait du Nord. On voulait faire des poulains comme ça, pas plus. Chacun avait sa jument. La mienne s’appelait Kaline, celle de mon mari, Marquise. Ces deux-là nous ont fait plein de petits. On a continué.»
De l’élevage aux concours et aux foires, les Lebrun se font vite un nom, tant par la qualité de leurs chevaux, mais aussi de l’attention qu’ils leur portent. Sans compter leur touche personnelle. Ils apportent, entre autres, dans les concours, la présentation des chevaux montés, avant de passer à l’attelage. L’élevage du Santerre, comme ils l’ont baptisé, rafle coupe sur coupe. Mais leur plus grande fierté est de confier leurs chevaux, quand ils les vendent, à de bonnes personnes.
A la disparition de son époux, Jacqueline poursuit la même voie. «Je suis toujours en contact avec les personnes qui achètent mes chevaux. Je ne suis pas un maquignon. J’aime bien connaître le devenir de mes bêtes. Et je suis capable, si je pense que le cheval n’est pas soigné comme il le devrait, de retourner voir ses propriétaires pour leur racheter. Tous ces animaux, je les ai vu naître, je les ai élevés. Ce n’est pas pour les voir souffrir après», s’emporte-t-elle.
Et de vous expliquer ensuite toute la grâce de ces chevaux, leur regard expressif, plus intense même parfois que celui d’un être humain, leur puissance tranquille, leur taille haute et élancée, leurs jambes puissantes et, surtout, leur élégance. «Ma vie est ici, auprès d’eux. J’adore ma ferme et mes animaux. Tout mon équilibre est ici. C’est grâce à eux que j’ai appris à avoir plus confiance en moi», confie-t-elle. Chacun, en somme, éduquant l’autre, et se nourrissant de ses qualités respectives. Si elle ne murmure pas à l’oreille des chevaux, elle les couvre de baisers dès qu’elle s’en approche. Et, naturellement, les chevaux en font de même.

Hymne à la vie
Il n’y a pas plus grande joie pour elle que le poulinage de ses juments. «C’est un moment merveilleux. Avant, je couchais même à l’écurie, car une jument, ce n’est pas comme une vache. Il n’y a pas de moments annonciateurs. Cela peut arriver à tout moment. Maintenant, c’est Serge (cela fait vingt-sept ans qu’il travaille sur l’exploitation, ndlr) qui reste dans l’écurie. Mais, dès que ça bouge, j’arrive tout de suite. Quand la jument commence à perdre les eaux, je mets la main pour voir si le gamin est bien placé. Suivant sa position, soit on agit avec Serge, soit j’appelle la vétérinaire. Dans tous les cas, il ne faut jamais précipiter les choses», détaille-t-elle.
Quarante ans que cela dure, et ce n’est pas près de s’arrêter. Et au cas où les éleveurs oublieraient, Jacqueline rappelle qu’il faut traire tout de suite la jument pour donner le colostrum au poulain afin qu’il ne se déshydrate pas et ne soit pas exposé à un risque mortel. Sa conscience professionnelle est telle que du temps du vivant de son époux, elle n’hésitait pas à partir avec lui chez des clients confrontés au poulinage, qui les appelaient à la rescousse.
A 74 ans, l’heure est-elle venue d’arrêter ? Jacqueline Lebrun se pose parfois la question, avant de l’oublier aussitôt. «Je me dis que tout cela n’est pas raisonnable, mais je ne peux pas m’empêcher tous les ans de faire de la reproduction. Il faut que ça vive autour de moi. J’arrêterai quand je n’aurai plus le choix.»

L’élevage du Santerre

- Exploitation de 35 ha
à Harbonnières
- 21 chevaux de la race Trait du Nord (étalons, juments et poulains)
- basse-cour de canards, dindons, faisans, lapins, oies, pintades, poules, mais aussi
paons, ânes, chèvres…

- balades en calèche à la demande

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