L'Action Agricole Picarde 21 février 2018 à 17h00 | Par François Magnier

Valeur ajoutée : on a des leviers !

La table ronde organisée l’après-midi de l’assemblée générale de la FDSEA a ouvert des horizons sur la reconquête de la valeur ajoutée pour les producteurs.

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Les trois intervenants, de gauche à droite : Grégoire Leleu, agriculteur à Saint-Fuscien, Jérôme Volle, vice-président de la FNSEA et Olivier Dauvers, expert de la grande distribution.
Les trois intervenants, de gauche à droite : Grégoire Leleu, agriculteur à Saint-Fuscien, Jérôme Volle, vice-président de la FNSEA et Olivier Dauvers, expert de la grande distribution. - © FDSEA80


Intéressante, diversifiée, et parfois même décoiffante. C’est ainsi que les personnes qui ont assisté à l’après-midi de l’assemblée générale de la FDSEA ont qualifié la table ronde, orchestrée par Alix Penichou, journaliste à l’Action agricole picarde. A minima, elle a été vivante, ne serait-ce que grâce à la personnalité parfois irrévérencieuse de l’intervenant Olivier Dauvers. Ingénieur agri de formation (Purpan), Olivier Dauvers, quarante-cinq ans, suit la distribution depuis vingt-cinq ans. Après avoir été rédacteur en chef de Linéaires (1994-2001) et de Rayon Boissons (1993-1996), il est à présent éditeur. Ses spécialités : la relation commerciale, et l’analyse des forces de distribution. A ses côtés, Jérôme Volle, vice-président de la FNSEA, et Grégoire Leleu, jeune agriculteur installé à Saint-Fuscien, en élevage laitier, avec transformation à la ferme et vente directe.

Premier élément de capture de valeur ajoutée, la reconquête de l’aval : Grégoire Leleu y croît, puisqu’après son installation en 2015, il a poursuivi son idée de transformation à la ferme des produits laitiers. En décembre dernier, il a ouvert son magasin de vente directe. L’écoute de son intervention permet aussi de se forger une conviction : même en circuit court, le collectif est une force. En effet, Grégoire Leleu a présenté le réseau «Somme produits locaux», initié par la Chambre d’agriculture de la Somme et le Conseil départemental, dont il fait partie. «C’est un système de mise en relation entre acheteurs et producteurs, en ligne. Le chiffre d’affaires connaît une croissance régulière, d’abord avec des achats “de particuliers aux producteurs puis, en ayant intégré les cantines scolaires et, à présent, avec des professionnels de la restauration hors foyer qui s’approvisionnent en local“». Et de souligner que la rentabilité y est plus forte et plus constante pour son exploitation. Toujours dans le collectif, Grégoire Leleu ne s’arrête pas là : il fait partie du groupe d’agriculteurs qui s’apprêtent à ouvrir un magasin collectif à Glisy. Encore de belles perspectives pour le jeune installé, qui ne manque ni de projets, ni d’énergie…
Aux antipodes de voie de valeur ajoutée choisie par Grégoire Leleu, le canal de distribution des grandes surfaces. Olivier Dauvers observe les canaux, les chiffres et les méthodes de la grande distribution depuis plusieurs années et ses conclusions ne sont pas forcément pour plaire aux agriculteurs, comme pour la question «la distribution française est-elle plus dure, moins chauvine que dans les autres pays ?». Réponse cinglante :
«non, elle n’est pas vraiment plus dure… on pourrait même craindre pire : en effet, que se passerait-il si demain le capital de Carrefour, par exemple, était détenu par un groupe américain ou chinois ?
Vous croyez que de là-bas, ils en auront quelque-chose à faire qu’il y ait des produits français dans les rayons des magasins en France ?». Selon lui, le consommateur est-il prêt à payer plus cher son alimentation ? Que nenni ! «Le consommateur défend son pouvoir d’achat, dont la structure a bien changé en trente ans. Si les promos marchent, c’est que les consommateurs y sont sensibles, et que le prix reste le premier levier pour conquérir des parts de marché !»

«Le gel des surfaces, meilleure solution»
Ayant l’un et l’autre participé aux Etats généraux de l’agriculture, Jérôme Volle et Olivier Dauvers ont échangé leurs points de vue sur les évolutions législatives qu’on pouvait en attendre. Faut-il légiférer sur le seuil de revente à perte ? «oui», pour Jérôme Volle, qui veut «y voir le fait que les seuils actuels rendent incompréhensible la vraie valeur du produit alimentaire». Pas forcément, selon Olivier Dauvers, qui estime que cela risque «d’augmenter le prix hors promotion, sans retour assuré pour l’agriculteur». Mesure phare que prône Olivier Dauvers, le gel des surfaces de distribution alimentaires en France : «le rendement existe aussi en grande surfaces. Cela s’exprime en €/m2 de rayons ! Et aujourd’hui, les volumes commercialisés sont en tendance baissière, avec des surfaces en tendance haussière. Pour payer ces surfaces, il faut des marges, et donc cela ne contribue qu’à la guerre des prix ! Mesure simple pour stopper la guerre des prix, le gel des surfaces de distribution !»
Après le point de divergence, les points de convergence. «La compétitivité, elle est dans les fermes, et pas seulement», rappelle Jérôme Volle. «Le cochon français est le plus compétitif en Europe au départ des fermes, et non à l’entrée des supermarchés. Il y a du dumping sur les chaînes d’abattage dans d’autres pays, et le consommateur doit être sensibilisé à ces écarts de prix, souvent dus à des écarts sociaux, environnementaux ou réglementaires». Et d’insister sur l’étiquetage obligatoire des origines des produits alimentaires de sorte que le consommateur se réapproprie la qualité dans ses aliments. «Totalement d’accord», affirme Olivier Dauvers, qui milite «pour la création d’un observatoire des distorsions de production en Europe». D’ailleurs, Jérôme Volle rappelle que la France, «avec tous ses produits alimentaires sous signe de qualité, n’a pas la même structuration commerciale que ses voisins européens». Un élément loin d’être neutre sur la constitution de la chaîne alimentaire. Là où le vice-président de la FNSEA pose un jalon supplémentaire, c’est dans les «mesures de renforcement de la capacité de négociation des agriculteurs par l’organisation de l’offre, et le renforcement des organisations de producteurs».
Quant à l’avenir de la grande distribution, il n’est pas sombre. «Les Etats généraux de l’agriculture, ce n’est pas le procès de la grande distribution», a rappelé Jérôme Volle. «C’est une remise en question du respect envers l’autre sur la chaîne commerciale ; il n’y a pas d’amont sans aval, et les agriculteurs sont aussi dépendants des canaux de distribution pour écouler leur production.» Angle complémentaire pour Olivier Dauvers, en réponse à une question de la salle :
«Je vois que la grande distribution s’effrite, et que la vente en ligne avec des géants comme Amazon se développe. Mais je ne crois pas à la substitution de l’un par l’autre pour une raison simple : la rentabilité du modèle Amazon est dans la logistique. Or, les produits alimentaires ont un rapport poids/valeur qui leur est bien défavorable. Ce n’est donc pas demain la veille qu’on se fera livrer ses courses alimentaires par Amazon !»

Quatre enseignements
Expériences différentes, analyses différentes, point de vue différents, mais les trois intervenants ont, de par leur débat, fixé des points partagés : le premier, c’est que la question de la valeur ajoutée n’est pas hors de portée des agriculteurs, en circuit court ou long. Le second, c’est que l’éducation du consommateur par la qualité et la traçabilité est une voie de différenciation favorable à la production française, qu’elle soit ou non de proximité ; le troisième, c’est que l’Etat a quand même bien un rôle à jouer dans l’encadrement des pratiques commerciales ; le dernier, c’est que le collectif est le meilleur outil pour créer ou protéger sa valeur ajoutée. Voilà les quatre principaux enseignements que les participants auront pu tirer de cet échange intense, décapant, mais ô combien vivant et intéressant.

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