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Agriculture et numérique : usages, impacts et enjeux

Coordinatrice avec Nicolas Courtade d’un ouvrage collectif, «Les agriculteurs dans le mouvement de numérisation du monde», Karine Daniel, économiste, directrice de recherches au Laress (Ecole supérieure d’agricultures) d’Angers, revient sur les enjeux économiques et sociologiques de la numérisation des activités agricoles.

© ESA



Quels sont les usages du numérique pour les agriculteurs ?

Les usages sont à la fois personnels et professionnels. Une fois cela dit, ce que l’on voit se développer de manière plus récente, ce sont les technologies des objets connectés dans la fonction de production, qui collectent des données et rétro-agissent en fonction de celles-ci. Ensuite, on trouve aussi des usages plus classiques à des fins administratives et de gestion. Les agriculteurs ont été connectés très tôt en raison des contraintes administratives qui pèsent sur eux.
Par ailleurs, se développent des groupes professionnels via les outils du numérique, particulièrement les réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook, les blogs, qui peuvent se superposer aux groupes et réseaux existants.

Quels sont les impacts de cette numérisation dans les exploitations agricoles ?
Le numérique accompagne des mutations dans l’agriculture, notamment celles concernant l’évolution du travail. Ainsi, le numérique et la robotique peuvent modifier ou alléger les contraintes de travail. Ainsi en est-il, par exemple, avec les robots de traite et la vidéosurveillance d’élevage. Si ces outils permettent de lever de fortes contraintes d’astreinte, cela ne signifie pas pour autant que l’agriculteur travaille moins, mais différemment.
Dans tous les cas, le numérique sera pérenne s’il permet de diminuer les coûts de production et l’empreinte écologique de l’activité agricole. Ainsi l’objectif de l’usage des GPS est de diminuer les passages d’apport d’intrants, et donc de permettre des économies à l’agriculteur, comme de diminuer son impact environnemental. Mais pour que ces pratiques se développent, le niveau d’investissement doit être en corrélation avec les gains espérés. Il faut savoir que les équipements numériques ne représentent pas un surcoût, sauf pour les robots de traite, et que la plupart des équipementiers proposent aujourd’hui, de fait, des outils intégrés.

Quels sont les enjeux de la numérisation pour l’agriculture ?
Pour nous, les enjeux les plus importants sont la diminution des coûts de production, l’impact environnemental, ainsi que l’optimisation de l’organisation du travail, et la traçabilité dans les filières. Le numérique est, en effet, très utilisé dans les exploitations, mais aussi dans l’agroalimentaire et la grande distribution, mais de façon plus hermétique pour ces dernières.
La question qui se pose est celle de la gouvernance des données. C’est un enjeu majeur de la traçabilité des produits et de la sécurité alimentaire. Pourtant, quand on voit les difficultés qu’il y a lorsqu’un produit doit être retiré des rayons de la grande distribution, ce n’est pas si facile que cela.
Le dernier enjeu que l’on peut évoquer, et qui est un frein, concerne la sensibilité des données économiques, qui permettent de connaître la répartition de la valeur ajoutée dans les filières.

La propriété des données est également un autre enjeu. Les agriculteurs se montrent-ils soucieux de ce sujet ?
C’est en effet un enjeu majeur, même si, dans nos enquêtes, nous avons constaté que c’est plus une préoccupation des experts et des acteurs de la filière que des agriculteurs. C’est pourtant une vraie question pour les agriculteurs, comme d’ailleurs pour les pouvoirs publics en termes de gouvernance et de rapport de force.

Les usages numériques ont-ils créé de nouvelles sociabilités dans le monde agricole ?
Les réseaux sociaux qui se sont développés sur le Net concernent, pour l’essentiel, la communauté des agriculteurs. Ils leur permettent d’avoir des échanges techniques. Ce sont des groupes assez homogènes, en fait, ce qui crée un effet «bulle». Du coup, cela ne crée pas forcément une mixité dans les groupes. Mais c’est aussi pour cela que ces réseaux sont complémentaires des réseaux existants.

La numérisation du monde agricole a-t-elle vu apparaître de nouveaux acteurs ?
Oui, ce sont essentiellement des start-up, dont la plupart orientent leurs services sur les questions de production, notamment sur la baisse de l’usage des intrants. A noter que ces start-up peuvent avoir des liens étroits avec les filières et l’agroalimentaire, voire être rachetées par eux.
Autre acteur émergent, les plateformes de financement, qui peuvent générer des sources de financement pour les exploitations, voire permettre de déclencher des financements plus classiques.

Peut-on parler de révolution numérique dans l’agriculture ?
Pour nous, ce n’est pas le cas. Notre hypothèse, c’est que le numérique accompagne les mutations de l’agriculture et peut aider à relever de grands défis pour le monde agricole. Mais le numérique ne sera pérenne et utile que s’il s’inscrit plutôt dans ce projet-là.

Points forts

Cet ouvrage collectif, qui vient de paraître aux éditions Educagri, réunit des économistes et des sociologues rattachés au Laboratoire de recherche en sciences sociales (Laress), à l’Ecole supérieure d’agricultures d’Angers. Il fait suite à une série de conférences qu’ils ont organisées sur l’agriculture et le numérique. Si le sujet n’est pas nouveau, l’approche économique et sociologique, elle, a été peu explorée. Au travers de cette approche, une question émerge : le numérique va-t-il homogénéiser l’agriculture ou, au contraire, laisser place à plus de diversité ?

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