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«Il faut un contrat moral et social qui engage la nation et ceux qui la nourrissent»

Polyculteur - éleveur à Humbercourt, dans la Somme, Jérôme Caillerez a écrit au président de la République pour lui proposer un «Pacte citoyen de l’alimentation».

© AAP


Comment décriviez-vous le contexte agricole actuel ?

La crise que traverse le monde agricole n’en finit plus, et les crises se succèdent même. Nous sommes livrés aux marchés et notre travail n’est pas rémunéré à sa juste valeur. Au-delà de ses caractéristiques économiques, toutes ces crises à répétition révèlent une crise morale. Cela vient aussi d’une crise existentielle de l’Europe, qui a oublié dans sa politique agricole les origines de sa création. Pour sortir de cette crise, l’Europe devrait revenir à une exception agricole, en portant des marchés comme c’était le cas lors de la création de la Pac.
Pour les éleveurs, nous sommes tous plombés par la conjoncture laitière depuis trois ans. A cela s’est ajoutée la chute du prix des céréales. Conséquence : nous n’arrivons pas à remettre sur pied notre capital d’exploitation. La question est donc la suivante : comment fait-on pour refonder notre capital et se projeter dans l’avenir ?

Cette question-là, ainsi que celle du juste prix, sont abordées par les Etats généraux de l’alimentation. Pensez-vous que ceux-ci puissent déboucher sur quelque chose pour les agriculteurs ?
Si quelques frappes chirurgicales seront portées, au final, ces Etats généraux vont, à mon avis, accoucher d’une souris. Pour nos exploitations, les décisions prises n’auront pas grande incidence. D’autant que les distributeurs jouent à celui qui sera le plus vertueux alors que, dans le même temps, ils bradent les produits laitiers dans leurs magasins bien que soit interdit par la loi Sapin. Cela fait quinze ans d’ailleurs qu’ils contournent toutes les lois. Force est de constater que ce sont eux qui dominent la partie, comme le démontre, s’il le fallait encore, la place qu’ils occupent au sein de ces Etats généraux.
Par ailleurs, je suis un peu déçu de l’attitude de Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA. Je m’attendais à ce qu’elle fonce dans le tas pour que tout soit remis à plat et qu’elle remette en cause l’hégémonie de la grande distribution. Rien de tel ne se produit. Ce que j’attends d’elle, c’est qu’elle incite à l’abrogation de la Loi de modernisation de l’économie (LME) et qu’une nouvelle loi soit portée sur les fonts baptismaux, qui pourrait s’appeler le Pacte citoyen de l’alimentation.

Un Pacte citoyen de l’alimentation, c’est justement ce que vous avez décidé de défendre. D’où vous vient cette idée ?
En 2005, sitôt installé, je suis allé à Paris pour participer au rapport d’orientation des JA. Un des intervenants nous expliquait que pour faire face à la libéralisation des marchés, l’Italie avait mis en place un pacte avec les citoyens en protégeant les produits et en développant l’agrotourisme. C’est ainsi que ce pays a pu conserver de nombreuses exploitations de petites et moyennes tailles alors que chez nous, elles ont toutes les difficultés du monde à résister.
Cette idée d’un pacte citoyen m’est toujours restée en tête. Aussi plutôt que de continuer à déprimer dans mon coin et à voir les agriculteurs s’enferrer dans le silence ou choisir un vote contestataire, j’ai décidé de réagir, d’autant que dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron évoquait un Grenelle de l’alimentation. Ce qui m’a fait aussi réagir, c’est que tout le monde réclame un pacte économique et social, mais il n’y a jamais rien d’écrit dessus. Je me suis donc mis à sa rédaction.

De quoi se compose ce Pacte citoyen de l’alimentation ?
C’est d’abord un contrat moral. L’idée est de faire table rase du passé car, aujourd’hui, nous sommes pris entre le marteau des marchés et l’enclume de la grande distribution. Il faut que les paysans puissent partout vivre dignement de leur travail. Pour ce faire, la transparence sur les marges et la fixation d’un prix décent payé aux producteurs doivent être imposées. Et pour qu’il en soit ainsi, il faut donner plus de moyens à la répression des fraudes et à l’Observatoire des prix et des marges des produits alimentaires. Pourquoi ne pas, d’ailleurs, coupler ces deux organismes de telle sorte à avoir toutes les données au même endroit, et leur permettre ainsi d’être plus efficaces dans leurs missions ?
Par ailleurs, depuis le temps que tout le monde parle de la répartition de la valeur ajoutée, rien ne s’est passé. Il faut vraiment travailler en filière et convenir de seuils de vente à perte, de coefficients multiples, etc. En fait, il faudrait anticiper les volumes. Nous sommes loin du compte.
Dans ce pacte, on doit aussi s’engager à préserver l’environnement et la biodiversité. En d’autres termes, il faudra évoluer vers une agriculture plus vertueuse et moins dépendante de la chimie. Mais, pour ce faire, des mesures d’accompagnement seront nécessaires. En termes de financement, la taxe carbone pourrait revenir dans le giron de l’agriculture, par exemple.
Au-delà de l’agriculture, de son fonctionnement et de ses évolutions nécessaires, le Pacte citoyen de l’alimentation englobe aussi la santé à travers l’alimentation, l’approvisionnement des cantines en produits locaux, les traditions culinaires et, derrière tout cela, un art de vivre à la française. Ce que je veux, c’est que les citoyens consommateurs s’emparent de la décision et ne se laissent pas dicter leurs choix alimentaires par la grande distribution. Je leur demande donc de saisir leurs députés pour que ce pacte soit défendu par ces derniers et qu’il fasse l’objet d’un projet de loi. L’alimentation n’est pas juste une activité économique, c’est un enjeu de société, un bien culturel précieux, toutes nos traditions culinaires et le vivre ensemble. Si nous n’avons plus cela, comment transmettra-t-on demain nos valeurs ? C’est une question cruciale.
Enfin, je dis aussi qu’il faut veiller à la souveraineté alimentaire de notre nation. Le général De Gaulle disait qu’une nation n’est grande que si elle arrive à se nourrir. Ce n’est plus le cas de la France aujourd’hui. Il y a donc péril en la demeure.

Lettre ouverte

Extrait de la lettre envoyée à Emmanuel Macron.

«Loin de cette image de chantre d’un libéralisme effréné, soyez à nouveau un Macron bâtisseur en soutenant nos investissements et demandez à nos chers fonctionnaires d’être les facilitateurs de nos entreprises plutôt que de nous encombrer de normes administratives qu’eux-mêmes ne comprennent plus ! Pour redynamiser nos territoires ruraux, je vous invite à vous appuyer sur les paysans, véritable colonne vertébrale de la France profonde, car ils ne sont «pas assez savants pour raisonner de travers»».

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