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Interview : La cause animale : le mouvement en France et ses évolutions

Fabien Carré, chercheur, spécialiste de la radicalité de la «nébuleuse animaliste»

© D. R.

Quelle est la place du végétarisme dans la cause animale dans son ensemble ?
La cause animale est ancienne et n’est pas homogène.
L’articulation systématique entre le végétarisme et la cause animale date vraiment des années 1970. En Grande-Bretagne, le végétarisme a d’abord été une affaire de spiritualité et de philanthropie. En France, il s’est développé au début du XXe siècle, largement sur des questions hygiénistes.
Dans le mouvement de la protection animale, qui commence à se structurer au XIXe siècle, la question du végétarisme n’est pas centrale.
Si quelques auteurs et militants ont pu, dès cette période, élaborer des critiques systémiques de l’exploitation animale, qui refusait dans un même mouvement les actes de cruauté et de maltraitance envers les animaux domestiques, la chasse à courre et la consommation de viande, ils étaient toutefois très
marginaux et peu audibles. La tendance dominante était plutôt à des critiques sectorielles, les militants de la cause animale se focalisant sur des pratiques spécifiques, comme la violence des charretiers envers leurs chevaux ou la cruauté des jeux des classes populaires, dans un but de moralisation du peuple.
C’est avec le mouvement contemporain de défense de la cause animale, qui se développe dans les années 1970 dans le monde anglo-saxon, que se fait le lien avec le végétarisme. En France, l’importation de ces idées est plus tardive, et les militants seront d’abord rejetés par le monde de la protection animale, notamment sur la question végétarienne qui est incomprise.

Comment situer la naissance de L214 et du Parti animaliste dans l’histoire du mouvement animaliste français ?
Le mouvement animaliste contemporain naît dans les années soixante-dix autour de penseurs comme l’américain Peter Singer et sur fond de crise des organisations établies de la cause animale anglophone. En France, il est importé à la fin des années 1980, notamment par des militants lyonnais, proches des mouvements squats et anarchistes, qui fonderont, entre autres, la revue Les cahiers antispécistes. Ces militants cherchent initialement à se rapprocher du mouvement français de protection des animaux, en vain. Ils se tournent surtout vers les militants anars et les milieux intellectuels, par lesquels ils sont également rejetés. Les années quatre-vingt-dix sont celles d’échecs à faire gagner leurs idées en influence dans l’espace public français malgré de nombreuses initiatives, comme la traduction en 1993 du classique de Singer, Animal Liberation.
Dans les années 2000, la sociologie du mouvement français de protection animale change, et des liens se nouent avec les militants du mouvement animaliste contemporain. C’est de cette période et de cette rencontre que naissent la Veggie pride (défilé annuel du mouvement végétarien, ndlr) ou l’association L214. Par la suite, les militants, notamment chez L214, vont peu à peu se professionnaliser. Et, depuis quelques années, on ressent une volonté d’une partie du mouvement de trouver des stratégies pour faire entrer leurs idées dans l’espace public, notamment après les déconvenues rencontrées dans le milieu intellectuel et auprès des groupes anarchistes et d’extrême-gauche.

De même, pourquoi voit-on aujourd’hui se multiplier des actions violentes envers les boucheries ?
Ce qui se donne à voir aujourd’hui, c’est que les radicaux d’hier se sont professionnalisés, se font en quelque sorte «doubler par leur gauche», par de nouveaux entrants qui critiquent les modes d’action institués notamment par une organisation comme L214, veulent aller plus vite, et passer à l’action directe. C’est assez classique. Un mouvement similaire s’était produit dans les années soixante en Grande-Bretagne. Le mouvement anti-chasse, qui pratiquait beaucoup l’action directe, s’est rapproché des travaillistes, lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir, en marginalisant ceux de leurs militants qui continuèrent à pratiquer l’action directe.
Le parti travailliste étant historiquement plutôt favorable aux revendications de la cause animale, et notamment à la contestation de la chasse à courre. Il s’agissait, en quelque sorte, pour les organisations anti-chasse, de se racheter une conduite, afin de pouvoir s’imposer comme des interlocuteurs légitimes auprès du pouvoir. Les quelques militants exclus de fait de ces organisations se sont retrouvés entre eux et ont par leurs échanges, contribué à réinventer le mouvement, ce que Singer a formalisé par la suite dans ses écrits et aux travers de labels et concepts comme «spécisme/antispécisme» ou «libération animale».
Sur le plan des idées, cela renvoie aussi à la naissance de la critique de ces modes d’action, mots d’ordre et revendications ayant émergé dans les années 1970. Cette critique est portée notamment par le juriste américain Gary Francione, pour qui les stratégies d’associations, qu’il qualifie de néo-welfaristes, parce qu’elles négocient et se mobilisent auprès des entreprises ou des gouvernements pour faire cesser les pratiques les plus attentatoires au bien-être animal dans l’optique d’affaiblir et, au final, de mettre un terme à l’exploitation animale, ne font que retarder la venue d’un monde débarrassé de cette exploitation.

Comment peut évoluer le mouvement ?
Il est évidemment impossible de préjuger de l’avenir. On peut toutefois se poser la question des conséquences des actions violentes sur le futur du mouvement français. En Grande-Bretagne, dans les années 2000, une série d’actions criminelles (plasticages, menaces de mort) conduites par des groupuscules ou militants isolés, en marge de campagnes de contestation de l’expérimentation animale, avait amené à un raidissement judiciaire, avec l’incarcération de chefs de file du mouvement, et à l’essoufflement de la lutte contre l’expérimentation animale.
La comparaison a ses limites : l’intensité et la violence de la contestation d’alors en Grande-Bretagne sont sans commune mesure avec les quelques cas de saccages de boucheries et de poissonneries de ces derniers mois.
La réaction des autorités et des institutions publiques françaises est, pour le moment, très éloignée des mesures prises en Angleterre.
Mais il semble assez clair que les actions récentes ont contribué à renforcer l’attention de la justice et des services de renseignement français envers le mouvement animaliste français, évolution qui avait déjà été préparée depuis la fin des années 2000 par les préconisations d’Europol, qui inscrit les «extrémistes» animalistes comme cinquième plus grande menace terroriste en Europe.

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