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La surmécanisation, entre mythe et réalité

Un cliché bien ancré présente l’agriculteur comme étant suréquipé. Posséder un tracteur serait d’abord une question de statut. En fait, la stratégie d’exploitation intègre une multitude d’éléments, liés à la main-d’œuvre, la surface cultivée, la perception du risque, la fiscalité.

Réelle ou supposée, la sur mécanisation trouve son origine dans de multiples raisons, à commencer par le besoin de réactivité.
Réelle ou supposée, la sur mécanisation trouve son origine dans de multiples raisons, à commencer par le besoin de réactivité.
© Pixabay

L’antienne est bien connue, nourrie par ce type d’anecdote : étonné de voir quatre tracteurs dans une ferme aveyronnaise et non plus deux, un syndicaliste en fait la remarque. L’éleveur lui répond : «Comme ça, on ne dételle pas !». Loin d’être représentatif, ce cas entretient l’idée d’une surmécanisation de l’agriculture française. Mythe et réalité ? Un mythe, aux dires de certains. «La surmécanisation, j’en entends parler depuis trente ans. Mais sans rien voir de tangible», affirme Jean-Louis Chandelier, directeur à la FNSEA du département entreprise et territoires. Une réalité, à en croire des rapports officiels. Exemple avec la stratégie nationale sur la Pac post 2020, il est écrit noir sur blanc dans le projet de diagnostic : l’amont agricole a besoin de «réduire les charges d’exploitation, notamment les charges de mécanisation en favorisant l’investissement dans un cadre collectif». Alors, que disent les chiffres ? La France se situe bien dans le haut de la fourchette concernant les charges de mécanisation plus main-d’œuvre, d’après l’observatoire international d’Arvalis basé sur des fermes performantes. Elle affiche 60 à 70 €/t sur ce poste, à peu près comme le Canada, les autres exportateurs de blé et maïs atteignant 30 à 80 €/t. à ce jeu, les états-Unis sont les moins compétitifs et la mer Noire est la plus vertueuse.

Fenêtre de tir, main-d’œuvre
De là à dire qu’il y a sur mécanisation en France, il y a un pas. Les causes de cette forte mécanisation sont multiples, liées au coût de la main-d’œuvre, à la structure d’exploitation, à la fiscalité. Au calendrier des travaux également : être bien équipé, c’est pouvoir intervenir à temps. «Rien qu’au vu des parcelles plus petites dans l’Hexagone, des fermes plus morcelées, le parc de matériel ne peut pas être le même qu’aux états-Unis, en Argentine ou en Ukraine.»
Pour parler de mécanisation, il faut aussi considérer la main-d’œuvre, juge-t-on chez Arvalis, car l’arbitrage des deux postes est très lié. «L’agriculteur au Canada ou au nord des états-Unis doit très vite effectuer les semis : sa fenêtre de tir est réduite. Et comme la main-d’œuvre lui coûte cher, il préfère être bien pourvu en matériel», explique Valérie Leveau, responsable économie et Systèmes de production chez Arvalis. C’est l’inverse en Argentine. Au pays des gauchos, la main-d’œuvre est moins onéreuse, la réglementation sociale plus souple. On y observe un parc de matériel réduit, par unité de surface. D’où un total de charges de mécanisation plus main-d’œuvre (hors cotisations sociales du chef d’exploitation) inférieur de moitié par rapport à la France, où la «fenêtre de tir» pour les mêmes travaux apparaît moyenne, selon elle. Au bas de l’échelle figurent l’Ukraine, la Russie.

Optimisation fiscale
Seule une analyse plus fouillée permettrait de déceler une surmécanisation. Une récente étude Arvalis-Unigrains explore la question au travers des données des centres de gestion. En comparant les comptes de plusieurs milliers d’exploitations en céréales et oléoprotéagineux sur la période 2013-2015, l’étude apporte quelques pistes. Les 20 % ayant les meilleurs coûts de production se distinguent par une productivité du travail au moins égale à 1 100 tonnes de blé par actif (contre une moyenne autour de 700 t/actif), et des charges de main-d’œuvre et mécanisation entre 60 et 70 €/t (contre 100 €/t). Autrement dit, les agriculteurs les plus économes le sont souvent grâce au complexe «main-d’œuvre/mécanisation». L’économiste d’Arvalis admet que des agriculteurs français investissent trop. Mais sans en faire une généralité. «Le problème, c’est : comment faire des économies d’échelle ?», explique-t-elle, soulignant la complexité du calibrage entre matériel et surface. «Il y a d’autres options qu’investir, mais ça n’est pas toujours moins cher.»

Fin du suramortissement
Le niveau d’équipement peut enfin s’expliquer par de l’optimisation fiscale. Un domaine dans lequel les conseillers ont acquis une réputation. «Il faut arrêter de dire que les centres de gestion poussent à investir, répond agacé Marc Varchavsky, responsable du conseil économique chez Cerfrance. L’agriculteur, en tant que chef d’entreprise, est maître de ses décisions. En revanche, certains disent à leur conseiller ne pas vouloir payer d’impôt, même quand l’exploitation dégage du revenu.» La solution consistait, en pareil cas, à profiter de dispositions fiscales. Instauré par la loi Macron de 2015, le suramortissement permettait de bénéficier d’une déduction exceptionnelle de 40 % de la valeur du bien. Il est aujourd’hui réservé aux PME industrielles. La réforme en 2018 de la fiscalité agricole a, par ailleurs, substitué aux déductions pour investissement (DPI) et déduction pour aléas (DPA) un dispositif d’épargne de précaution, jugé plus vertueux.
«En France, l’évolution des investissements en matériel reste très liée au résultat annuel, estime Marc Varchavsky. C’est une tradition : les agriculteurs ont l’habitude de réinvestir plutôt que se rémunérer davantage. Des fois, ça amène du suréquipement. Dans les autres pays, le raisonnement est plutôt orienté business et vise à dégager de la valeur.» Même son de cloche chez les industriels de l’agroéquipement. «On ne peut pas dire que le raisonnement à l’achat est basé sur du rationnel, le retour sur investissement», confie Alain Savary, directeur général du syndicat Axema. Des gammes économiques ont même dû être abandonnées par divers constructeurs, au profit de matériels équipés d’options, selon lui.

Une tendance faible au partage de matériel

Pour réduire les coûts de mécanisation, des producteurs s’orientent vers les Cuma (Coopératives d’utilisation de matériel agricole), la délégation de travaux. Mais aux yeux de Cerfrance, «la tendance n’est pas très forte vers ces systèmes qui pourtant se justifient sur le plan de la gestion», note Marc Varchavsky, responsable du conseil économique chez Cerfrance (centres de gestion). «Les agriculteurs aiment bien être autonomes.» D’autres optent pour les assolements en commun. Il s’agit d’exploitations qui se regroupent sur plus de 1 000 hectares, d’après Arvalis. Avec à la clé «de vraies économies en mécanisation et main-d’œuvre», constate Valérie Leveau, économiste chez Arvalis. Cette forme d’organisation n’est toutefois pas non plus en forte croissance. «Les assolements en commun se développent doucement», observe-t-elle. Car travailler à plusieurs est source de difficultés juridiques, sociales. Insurmontable pour certains, comme la mise en commun de matériel qui se heurte à une aversion au risque climatique : le céréalier n’est pas sûr de bien moissonner s’il n’est pas libre de décider les travaux. La fédération des Cuma revendique cependant l’adhésion d’un agriculteur sur deux, contre un sur trois il y a dix ans. Si le nombre de structures apparaît «en légère baisse», leurs effectifs progressent. «En une petite dizaine d’années, on est passé de 19 à 21 exploitants par Cuma», indique le président Luc Vermeulen.
Reste encore de la marge, selon lui, vu la «sous-utilisation» des agroéquipements à la ferme. «Le poste traction est très élevé dans les exploitations», considère-t-il. Et d’en voir la preuve en comparant les compteurs. Quand beaucoup affichent entre 250 et 300 heures par an, c’est 800 à 1 000 en Cuma, d’après ses chiffres. «Le tracteur est plus compliqué à mutualiser qu’un épandeur à fumier, une benne, admet le patron de la FNCuma. Un aspect irrationnel joue aussi. Les agriculteurs sont très attachés à leur tracteur, qui reste un vecteur de reconnaissance sociale.»

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