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Les techniciens de rivières, travailleurs acharnés de l’ombre

Dans les rivières de la Somme, un arbre tombé en cache un autre. L’entretien de ces cours d’eau est une lourde tâche, pourtant indispensable pour limiter les risques d’inondation. Reportage auprès de professionnels.

En équilibre sur une petite barque, équipé de cuissardes imperméables et d’un casque de sécurité, l’eau gicle au contact de la tronçonneuse. Même s’il le fait suer à grosses gouttes, ce frêne tombé dans la rivière de l’Avre depuis plusieurs mois certainement, ne résistera pas aux efforts de Kevin Koch pour l’en extraire. Le dur labeur du technicien de rivière et de ses collègues de l’association Rivières de la Haute Somme passe inaperçu, mais s’avère pourtant primordial. 

«L’entretien des rivières est une histoire sans fin. Il faut recommencer chaque année. Mais c’est indispensable pour limiter les risques d’inondation, puisque cela facilite l’écoulement. Nous permettons aussi la pratique des loisirs, comme la pêche et le canoë», explique Dimitri Maige, directeur de l’association créée en 1995 par un groupe d’agriculteurs. Les dix salariés sont organisés par équipes de deux. Aujourd’hui, les chantiers dont l’équipe s’occupe s’étendent de Péronne à Amiens, en passant par la Somme, l’Avre, l’Ancre, la Nièvre, l’Hallue, la Cologne, l’Omignon… «Nous répondons à des marchés publics», précise Dimitri Maige. 

 

Des ripisylves vieillissantes 

Depuis quelques années, le travail est de plus en plus colossal. Il faut dire que les ripisylves, soit les arbres riverains, sont de plus en plus vieillissantes. «Beaucoup de parcelles sont abandonnées, et les frênes sont malades (cf. encadré).» Ajoutez à cela des coups de vent violents cet hiver qui ont déraciné les sujets les plus fragiles. «On n’en voit pas le bout», souffle Dimitri Maige. L’année dernière, 156 arbres ont été dégagés de l’Avre et au moins autant seront à faire cette année. «Parfois, je peux passer une journée entière sur un arbre, selon qu’il soit envasé, enchevêtré dans un autre, ou selon l’accessibilité dont je dispose», détaille Kevin Koch. 

Ce jour là, l’arbre à dégager est d’ailleurs dans une zone très boisée, accessible uniquement en barque via la rivière. «Il ne devrait pas poser de problème», avait annoncé l’expert aux premiers coups de tronçonneuse. Deux heures plus tard, le tronc et ses lourdes branches étaient toujours dans l’eau. «Ça s’avère plus complexe que prévu», rit-il. La principale difficulté est de passer le câble, car le tout doit être tracté au tire-fort. «Quand nous pouvons accéder avec le tracteur équipé d’un treuil forestier ou avec la pelle-pince, c’est le luxe. Mais souvent, comme ici, les gars ont recours au tire-fort manuel.» 

 

Des muscles… Et de la cervelle

L’entreprise s’est en fait diversifiée dans l’entretien des berges et des cours d’eau en général. «Nous faisons du débroussaillage de roseraie, du déboisement… Nous ramassons aussi beaucoup de détritus, et ça, c’est dramatique», se désole le directeur. N’imaginez pas que le travail est uniquement physique. Il est aussi très technique. «Chaque arbre est différent. Quand l’un est enchevêtré dans un autre, il est sous tension. Il faut bien analyser la situation avant d’intervenir, car le risque d’accident est grand», prévient Kevin. La passion pour le métier est essentiel. «Je ne me voyais pas être enfermé dans le bureau. Le bois et le (très) grand air me vont bien», rit le technicien. 

 

Se sentir utile 

Les salariés de l’association goutent parfois au plaisir de se sentir utile. «Cet hiver, par exemple, nous sommes intervenus en urgence à Vermand (02), entre Saint-Quentin et Péronne, pour créer un barrage avec des sacs de sable. Nous avons évité l’inondation à tout un quartier.» Plus souvent, leur travail s’effectue dans l’ombre, en prévention, mais sans ces bucherons de l’extrême, nous boirions la tasse fréquemment. 

 

La chalarose du frêne, fléau européen et local

Un minuscule champignon pénètre dans l’arbre par les feuilles et le collet, n’épargnant ni jeunes, ni adultes. Celui-ci flétri, puis son feuillage, ses rameaux et des jeunes pousses se dessèchent. La chalarose du frêne, détectée pour la première fois en Pologne au début des années 1990, est arrivée en France en 2008. Un vrai drame puisque le frêne, Fraxinus excelsior, est la cinquième essence des forêts nationales, après les chênes, le hêtre, le charme et le châtaignier. Dans la Somme, où il est très présent, la maladie fait particulièrement rage.
«Depuis l’émergence de la chalarose, la dégradation continue des frênaies a conduit l’Office national des forêts à déclarer l’état de crise sanitaire pour cinq forêts domaniales de la région et à procéder, dans ces forêts ouvertes au public, à une vaste opération de sécurisation», note la Draaf Hauts-de-France (direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et des forêt) dans un communiqué. 
S’il n’y a pas de solution miracle pour freiner ce fléau, un tout petit espoir demeure. «La part des arbres restant asymptomatiques dans les peuplements les plus touchés, tend vers un seuil de 2 %, ce qui confirme de plus en plus l’expression d’une résistance génétique.» Cette faible occurrence n’empêchera probablement pas l’effondrement des populations à l’échelle européenne, mais «les individus résistants pourraient à l’avenir représenter l’opportunité précieuse de transmettre leur patrimoine génétique à de futures générations de frêne».
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