Un monde agricole inquiet d’être étouffé par Le Lierre
Le réseau d’influence baptisé Le Lierre, qui se définit comme une association dont l’ambition est de faire des services publics le fer de lance de la transformation écologique de notre société, inquiète la profession agricole.
Le réseau d’influence baptisé Le Lierre, qui se définit comme une association dont l’ambition est de faire des services publics le fer de lance de la transformation écologique de notre société, inquiète la profession agricole.
Dans les campagnes, le nom du Lierre circule encore peu auprès du grand public. Pourtant, cette association créée en 2019 s’est progressivement imposée dans les cercles administratifs, écologistes et politiques comme un acteur influent des politiques publiques françaises. Officiellement, il s’agit d’un « réseau des professionnels de l’action publique engagés pour la transition écologique et solidaire ». Dans les faits, certaines voix critiques y voient surtout l’incarnation d’une technocratie militante qui pèse de plus en plus lourd sur les orientations réglementaires françaises.
Ce lundi 18 mai, c’est lors d’une réunion d’élus de la FDSEA de la Somme que le nom de l’association Le Lierre a refait surface. La raison ? Alors que le syndicat prépare sa participation à une journée pédagogique sur les contrôles – elle se tient le mardi 19 mai au lycée agricole Le Paraclet, Denis Bully a une nouvelle fois dit « craindre le poids de certaines administrations dans la prise de décisions et leur application. »
Mardi 19 mai, la DDTM de la Somme invite en effet les agriculteurs du département à participer à une demi-journée de vulgarisation et de pédagogie sur les contrôles. Cette initiative fait suite à un rendez-vous organisé le 24 avril dernier au cours duquel la DDTM a révélé le bilan des contrôles auprès des professionnels agricoles réalisés en 2025.
« Qui gouverne dans ce pays ? »
Cette discussion sur Le Lierre au sein du bureau de la FDSEA 80 intervient également au moment où la loi d’urgence agricole promise par le Premier ministre Sébastien Lecornu doit être débattue au Parlement. Face à des décisions qui tardent à être prises, et des arbitrages qui ne sont pas tranchés, la profession agricole samarienne s’interroge : « Qui gouverne réellement dans ce pays ? » s’étonne Denis Bully. « Les élus, qui promettent régulièrement simplification et souveraineté alimentaire ? Ou une partie de l’administration, structurée en réseaux idéologiques capables d’influencer durablement les normes, les formations et les décisions publiques ? » Le Lierre en serait une illustration en tant que bras armé.
Un réseau né au cœur de l’administration
Le Lierre a été fondé en 2019, avant de devenir officiellement une association loi 1901 en 2020, apprend-on sur son site Internet. Dès l’origine, sa spécificité saute aux yeux : ce ne sont pas des militants associatifs classiques, mais des agents publics, des hauts fonctionnaires, des consultants et des experts des politiques publiques. Sur la page d’accueil de son site figurent les noms de plusieurs organisations dont sont issus ses membres : Fondation pour la nature et l’Homme, La Fabrique des transitions, Destin Commun, WWF, OFB, France Villes et Territoire durables…
L’association revendique aujourd’hui plus de 2 500 membres. Le président du Lierre est Raphaël Yven.
Le réseau assume une ligne idéologique engagée. Dans sa présentation officielle, il explique vouloir dépasser « la société productiviste » et promouvoir une « transformation profonde de l’action publique ». Le vocabulaire est quant à lui bien choisi : sobriété, résilience, transformation systémique, réorientation des financements, transition agroécologique. Autrement dit, Le Lierre ne se contente pas d’observer les politiques publiques. Il cherche explicitement à les transformer.
Un discours frontal contre le modèle majoritaire
Outre les profils qu’on y retrouve, ce qui inquiète légitimement la profession agricole, ce sont plusieurs publications récentes du Lierre en lien direct avec l’agriculture. En parcourant ces publications, on constate que l’association critique ouvertement la gouvernance agricole française. En 2023, une note du réseau dénonçait par exemple une « cogestion » entre le ministère de l’Agriculture et la FNSEA, accusée de freiner la transition agroécologique. D’autres publications vont depuis dans le même sens. Pour Le Lierre, le modèle agricole dominant ne permettrait plus de répondre aux enjeux environnementaux.
Dans ses travaux consacrés à l’agriculture, le réseau plaide pour une réorientation profonde des aides publiques, une évolution du modèle alimentaire, une réduction maîtrisée de la consommation de viande, un renforcement du rôle des Safer dans l’accès au foncier et une généralisation des systèmes agroécologiques.
L’agroécologie y est notamment décrite comme « un impératif majeur, incontournable et nécessaire ». Quant aux systèmes agricoles « intensifs », ils sont régulièrement présentés comme incompatibles avec les limites environnementales.
Une influence discrète mais réelle
Si Le Lierre n’est ni un syndicat ni un parti politique, son influence potentielle est loin d’être marginale. L’association a pour habitude de produire des notes, organise des formations, publie des contributions techniques et participe à des événements réunissant élus, administrations, experts et associations. Elle travaille notamment sur la formation des cadres publics à la transition écologique.
Sans qu’il s’agisse d’un procès d’intention, cette manière de fonctionner de l’association Le Lierre interroge et peut conduire les agriculteurs à considérer que la pression réglementaire qu’ils dénoncent ne vient plus seulement des gouvernements élus, mais d’un appareil administratif convaincu de devoir orienter la société vers un modèle prédéfini.
Ainsi, si un ministre peut annoncer une pause réglementaire, on est en droit de s’interroger sur la profondeur et la concrétisation de l’engagement quand des fonctionnaires associés au Lierre ont la charge de mettre en œuvre la décision ministérielle.
Sur le terrain, un sentiment prédomine : en parallèle aux appels à la simplification, les normes, elles, continuent d’évoluer. Les contrôles se multiplient, les exigences environnementales s’accumulent et les dossiers deviennent toujours plus complexes. Mythe, ressenti ou réalité ? Ce n’est sûrement qu’une idée, répondra l’administration mais certaines de ces idées sont tenaces.
Parmi les questions en suspens, se pose d’abord celle de l’appartenance de tel ou tel fonctionnaire à l’association Le Lierre. Hormis les dirigeants de ce cercle, révéler l’identité des quelque 2500 membres est mission impossible.
Se pose ensuite la question de la frontière entre expertise administrative et engagement militant ? Dernièrement, le dossier Anne Le Strat et sa nomination à la direction de l’OFB a été vécu comme un affront envers la profession agricole et le monde cynégétique. A n’en pas douter, le « cas » Anne Le Strat n’est pas isolé. Plus médiatisé que d’autres, c’est sûr, mais sans doute pas unique.
Lorsqu’un réseau de fonctionnaires milite ouvertement pour « dépasser la société productiviste », réclame une transformation profonde des politiques agricoles et pousse à la réorientation des financements publics, peut-on encore parler de simple expertise technique ? Là encore, la question est posée. Et elle est d’autant plus sensible que l’administration française possède une forte continuité, indépendamment des alternances politiques.
Et après ?
Depuis plusieurs années, les crises agricoles successives ont révélé une fracture profonde entre une partie du monde paysan et les élites administratives. Et l’existence d’un réseau comme Le Lierre, que son influence soit réelle ou supposée, ne fait qu’amplifier ce sentiment. En sera-t-il question, mardi 19 mai, au Paraclet, pour la journée de visite pédagogique avec les corps de contrôle du département ? Réponse d’ici peu.