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Contrats en bovins viande : derniers vertiges avant le grand saut

Alors que la contractualisation deviendra obligatoire au 1er janvier pour certaines catégories de bovins viande, la mise en œuvre de cette mesure suscite l’inquiétude chez les négociants, qui écoulent deux tiers des animaux. 

Au 1er janvier 2022, les éleveurs devront avoir signé un contrat de trois ans minimum pour les jeunes bovins, génisses, et vaches allaitantes de races à viande. Une mesure issue de la loi Egalim 2.
Au 1er janvier 2022, les éleveurs devront avoir signé un contrat de trois ans minimum pour les jeunes bovins, génisses, et vaches allaitantes de races à viande. Une mesure issue de la loi Egalim 2.
© Pixabay

«On ne sait pas du tout ce qui va se passer.» Directeur de la FFCB (commerçants en bestiaux), Sylvain Bleubar ne cache pas sa «perplexité» et son «inquiétude» quant à la mise en œuvre de la contractualisation obligatoire en bovins viande. Au 1er janvier 2022, les éleveurs devront avoir signé un contrat de trois ans minimum pour les jeunes bovins, génisses, et vaches allaitantes de races à viande. Une mesure issue de la loi Egalim 2 «visant à protéger la rémunération des agriculteurs», qui précise aussi le contenu des contrats – dont les fameux indicateurs de coût de production et le tunnel de prix.

Le premier «trou dans la raquette» se situe dans la conception même de la loi, selon M. Bleubar : «La contractualisation obligatoire ne porte que sur le premier acte de commercialisation» entre les éleveurs et leurs premiers acheteurs. Ces derniers sont le plus souvent des négociants (pour deux tiers des animaux), mais aussi des coopératives, des abattoirs ou des bouchers. Plus loin dans la filière, la seule obligation concerne les contrats «aval» entre les distributeurs et leurs fournisseurs, qui doivent mentionner dans leurs CGV la part de matière première agricole, désormais non négociable. Entre les deux, «c’est le flou artistique, déplore le directeur de la FFCB. On ne peut pas s’engager sur un prix auprès de l’éleveur et ne pas être sûr de pouvoir le répercuter derrière». Autre inquiétude pour les maquignons : le nouveau système posera un «problème commercial» pour les animaux exportés (1,138 million de broutards et 37 000 gros bovins en 2020). «Je ne vois pas comment les Italiens vont contractualiser des broutards qui ne sont pas encore nés...», abonde Philippe Auger, le président d’Elvéa. La contractualisation obligatoire ne s’appliquera aux broutards qu’à partir du 1er juillet 2022. Mais le problème de répercussion de la valeur risque de se poser dès le début de l’année pour la viande de jeunes bovins (80 % des exportations françaises), déjà très concurrencée sur ses marchés historiques.

Par ailleurs, les négociants pointent un certain nombre de questions pratiques encore sans réponse, comme l’application aux achats de lots d’animaux. «La définition d’un broutard, c’est un animal de moins de douze mois, rappelle Sylvain Bleubar. Mais nous achetons les bêtes par lots, et il peut y avoir dans un lot des bêtes de dix à quatorze mois. Que fait-on dans ce cas-là ?» Plus largement, la FFCB dénonce une application précipitée : «Malgré l’information faite par certains maillons de la filière, une grosse partie des éleveurs n’est pas au courant», d’après son directeur.

 

«Liberté de commercialisation des éleveurs »

Sur le principe, les négociants de la FFCB ne sont «pas favorables à la contractualisation écrite obligatoire». Celle-ci doit rester, selon eux, «un acte volontaire», réservé à «certaines catégories d’animaux» (démarches qualité notamment). S’engager par écrit prive les éleveurs de leur «liberté de commercialisation», estiment-ils. «Nous l’avons dit au ministre et à son cabinet : la contractualisation ne pourra se faire que s’il y a l’adhésion des éleveurs, raconte Sylvain Bleubar. Nous n’avons pas été écoutés.» Des sanctions sont prévues par la loi en cas de non-respect de l’obligation de contractualiser. Mais «si un éleveur ne veut pas de contrat au 1er janvier, je ne sais pas quelle consigne donner», avoue M. Bleubar. Des directives qui, de toute façon, n’empêcheront pas «toutes sortes de pratiques sur le terrain», selon lui : la FFCB compte environ 300 adhérents sur un total de 800 négociants.

 

Les contrats types fleurissent

Bien que critique sur le principe, la FFCB se garde bien de freiner l’application de la loi. «Nous accompagnerons les négociants qui le veulent sur des outils», indique son directeur. «Nous travaillons avec la FFCB sur un contrat type que l’on va diffuser auprès des éleveurs», ajoute Philippe Auger, le président d’Elvéa. Créé par la Fédération nationale bovine (FNB), ce réseau d’organisations de producteurs non commerciales (OPNC) regroupe 18 000 éleveurs, qui travaillent à 95 % avec les négociants. Le but ? «Amener un environnement commercial correct et conforme», selon M. Auger. Ce contrat type «ressemble à celui de la Fédération nationale bovine», diffusé fin novembre, précise cet éleveur de Haute-Saône. Elvéa et la FFCB ont voulu un document «simple, qui tient sur une feuille recto verso, quitte à avoir des avenants mis à disposition».

Comme le rappelle le directeur de la FFCB, la loi prévoit deux manières de fixer le prix dans les contrats. D’un côté, le «prix déterminable» basé sur des indicateurs de coût de production pondérés par des indicateurs de marché et/ou de qualité. Un choix privilégié par le syndicalisme majoritaire. De l’autre, le «prix déterminé» : acheteurs et vendeurs se mettent d’accord sur un prix et sur des modalités de révision automatique en cas de fluctuation. Une seconde voie poussée par les négociants, pour qui elle constitue «la manière la plus simple d’appliquer» la loi.

 

Des prix hauts qui n’incitent pas à signer

Les discussions sur la contractualisation sont parasitées par les négociations commerciales annuelles, elles-mêmes sous tension pour cause d’inflation généralisée. Qu’il s’agisse des coûts de production ou des prix, la conjoncture n’est pas de nature à fluidifier les négociations : les uns comme les autres flambent. Entre la hausse des matières premières et de l’énergie, l’Ipampa (indice des moyens de production) de la viande bovine a atteint un «niveau record» en octobre (+ 13 % en un an), note l’Institut de l’élevage. Quant aux prix de la viande, ils sont soutenus par une bonne consommation et un manque d’animaux, après des années de décapitalisation. En semaine 48 (du 29 novembre), la vache R se vendait 4,31 €/kg (cotation entrée abattoir FranceAgriMer), soit 8,3 % de plus qu’il y a un an. Mais la hausse peut atteindre plus de 20 %, notamment pour les jeunes bovins. Ce contexte de hausse n’incite pas les éleveurs à signer des contrats. «La difficulté d’ici le 1er janvier, ça va être pour le premier acheteur de trouver les bons indicateurs, les bonnes formules de prix, et en bovins, le tunnel de prix obligatoire, estime le directeur de Culture Viande (abattage-découpe), Paul Rouche. Si le marché se stabilise, ce sera plus facile. S’il continue de monter – ce qui pourrait être le cas avec une décapitalisation qui se poursuit –, ce sera plus compliqué.»

 

Positions divergentes des distributeurs

Plus en aval, après avoir bloqué la diffusion des indicateurs interprofessionnels, les distributeurs affichent des positions divergentes sur la hausse des prix. «Il y aura une hausse des prix de la viande en 2022, y compris en conventionnel, on n’a pas trop le choix», estime Alban Grazélie, président de Système U Ouest, lors d’une table ronde organisée par la FDSEA du Maine-et-Loire le 26 novembre. Et de donner l’exemple des neuf éleveurs travaillant directement avec son propre magasin, pour qui les prix passeront «de 4,95 /kg à 5,15 /kg au 1er janvier». D’autres enseignes «essaient de contenir la hausse» et «n’ont pas souhaité discuter avant le 1er décembre», note Paul Rouche.

Y compris au sein du monde agricole, des voix mettent en garde contre une trop forte hausse des prix : celle-ci pourrait provoquer «des arbitrages des consommateurs», prévient Bruno Colin, président du pôle animal de la Coopération agricole. Pour cet éleveur de Meurthe-et-Moselle, le contexte de prix élevés n’empêchera pas la mise en place de la contractualisation. Au sein d’une coopérative, on pourrait selon lui «mixer plusieurs indicateurs dans un même contrat» ou proposer «plusieurs types de contrats en fonction des débouchés». «À la fin, on a un client demandeur de viande française et qui a besoin de sécuriser son approvisionnement», résume, optimiste, Bruno Colin. Dans la sphère majoritaire, on espère que la contractualisation permettra de connecter l’offre et la demande. «Les éleveurs vont produire pour un marché, et non pas à l’aveugle», veut ainsi croire Philippe Auger. Tout en mettant en garde : «Il ne faut pas laisser entendre que la contractualisation est synonyme de prix élevé, on l’a vu dans le lait.»

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