interview
Denis Bully : «Gérer la crise de la pomme de terre et ne pas l’amplifier»
Face à une crise inédite des excédents de pommes de terre, la filière s’organise pour écouler des volumes considérables en un temps record. Entre solidarité, débouchés alternatifs et appel à la responsabilité des producteurs, les acteurs cherchent des solutions pour limiter les pertes et éviter le pire.
Face à une crise inédite des excédents de pommes de terre, la filière s’organise pour écouler des volumes considérables en un temps record. Entre solidarité, débouchés alternatifs et appel à la responsabilité des producteurs, les acteurs cherchent des solutions pour limiter les pertes et éviter le pire.
La filière pommes de terre est en crise ; avez-vous une estimation des excédents pour un département comme la Somme ?
C’est difficile de poser un chiffre ; on va plutôt parler de fourchette. L’UNPT estime à plus de 1 million de tonnes les excédents. Certains acteurs les estiment à quasi 2 millions. Pour la Somme, compte tenu de sa part d’emblavement et du taux de contractualisation qui limite le risque, on peut s’attendre à une fourchette de 150 à 250 000 tonnes, quelque chose d’inédit et considérable à traiter en quelques semaines.
Quel message avez-vous vis-à-vis des producteurs ?
D’abord un message de filière : on a vécu plusieurs années avec des marchés et des cours qui ont été porteurs. C’est une crise qui aurait sans doute pu arriver avant, mais tous les marchés étaient porteurs, et il y a eu régulièrement des à-coups climatiques jusqu’en 2023. Ce n’est plus vrai depuis deux ans. Mais ne soyons pas dupes, l’aval a contribué à déstabiliser le marché en facilitant l’explosion de la production. Déjà, l’an dernier, l’UNPT appelait à ne pas planter ce dont on n’était pas sûr de vendre, et malgré tout, les surfaces ont encore progressé. Aujourd’hui, la crise est là, et il faut la gérer.
Quelles sont vos priorités ?
La pomme de terre est un produit noble, et malheureusement, plus les voies vont être nobles, moins elles vont représenter de volume. Nous avons tenu un conseil d’urgence ce mercredi (15 avril), et classons nos priorités ainsi : d’abord, l’alimentation humaine ; ensuite, l’alimentation animale ; ensuite, la valorisation énergétique ; enfin, la destruction. Le tout, sans déplacer la crise.
Vous pouvez détailler ?
Bien sûr. D’abord, l’alimentation humaine, car c’est le sens de notre profession, qui plus est dans un monde et un pays où trop de nos concitoyens ne mangent pas à leur faim. D’abord, un message à toute la société : mangez des pommes de terre, sous toutes leurs formes, dans toutes les familles. Nous sommes favorables au don organisé : localement avec Solaal, mais l’État peut aussi organiser un peu la mise en flocons massive pour les associations caritatives, soit directement, soit en prolongement de crédit d’impôts de grandes entreprises.
Par contre, même si chaque producteur qui le fait part d’une bonne intention, nous n’allons pas appeler à mettre un palox «Servez-vous» dans chaque ferme : les collègues qui ont construit leur marché en vente directe ne le comprendraient pas. De même que nous n’allons pas chercher à passer massivement des excédents en féculerie, avec une filière fécule qui souffre aussi.
Votre avis d’éleveur pour l’alimentation animale ?
À deux niveaux : les conditions de valorisation de la pomme de terre sont un peu exigeantes. Pas plus que 8 à 10 kg dans la ration quotidienne, pas plus que 20 % dans les silos, pas de verte ni de germée ; pas de terre. L’Action Agricole Picarde a publié des articles de la Chambre d’agriculture là-dessus, il y a deux semaines, mais aussi remis à jour sur le site internet. Une fois les exigences techniques posées, c’est une matière sèche amidonnée intéressante, et ça doit être un vrai intérêt pour l’éleveur. En revanche, les ensilages de printemps s’achèvent et les volumes possibles sont limités. Pour faire l’intermédiation, il y a la plateforme https://opbovins.unpt.fr/
mise en place par l'UNPT, FNB, FNPL et du réseau FNSEA, qui dispose à l’heure actuelle de plus d’offres que de preneurs. J’attire aussi l’attention des éleveurs sur l’automne : les surfaces en betteraves sont en baisse, et cela peut affecter les volumes de pulpes. Si on a un doute, on peut faire aujourd’hui un stock intéressant, en brut, ou en ensilage, quitte à ensiler la première coupe de foin.
Vous évoquez la méthanisation...
Oui : les deux premières voies ne pourront pas répondre massivement au problème. La méthanisation, techniquement le peut. À l’heure où notre pays souffre sur les marchés de l’énergie fossile et sur les futurs achats d’engrais, on a à notre portée des dizaines d’outils qui pourraient trouver un sens intéressant. Côté méthaniseur, il faut y voir l’opportunité comme supérieure aux contraintes : une matière très méthanogène, qu’il faut là encore apporter sans terre ni cailloux, mais qui sera toujours plus avantageuse que la part de culture dédiée qu’on s’apprête à implanter. Et qu’on peut valoriser verte, germée, ou quand les tas ont commencé à se dégrader. Mais encore faut-il bouger quelques lignes : les unités de méthanisation sont bridées administrativement à l’entrée avec les tonnages incorporés et à la sortie avec du digestat. C’est à l’État de lever les contraintes : la pomme de terre qui entrera en méthanisation n’est certainement pas une culture dédiée, et entrera comme un déchet. Il faut permettre que ce qu’elle représentera ne soit pas impactant de l’ICPE à l’entrée ni à la sortie, par exemple en valorisant le digestat sans difficulté chez l’apporteur de pommes de terre. Cela ne coûte rien à l’État, et à ce jour, c’est le plus gros levier dont nous disposons pour éviter la quatrième voie.
Quelle est la quatrième voie ?
La destruction par le pourrissement dans les champs. C’est le pire. Le pire d’un point de vue morale, économique et sanitaire. Mais à ce jour, c’est inéluctable et c’est déjà en cours. Sanitairement, il faudra être très sérieux, à savoir bâcher et surveiller les tas. Mais plus on active les trois premières voies, moins on s’exposera sur la quatrième !
Comment agit la FDSEA ?
Dans un premier temps, et aussi ringard que cela ait pu paraître, nous avons appuyé et relayé les appels de l’UNPT. Nous avons, au sein du bureau, trois administrateurs de cette association spécialisée, et avons relayé les messages de prudence avant même les plantations 2025. On ne peut pas, chaque année, s’en remettre à un accident climatique dans une zone de production pour sauver nos marchés. À présent que la crise est là, nous avons encouragé et relayé toutes les formes de mise en relation. Que ce soit Solaal pour le don, ou la plateforme de mise en relation éleveurs-producteurs. Nous demandons à présent qu’elle soit élargie aux méthaniseurs. Enfin, nous demandons à l’État d’intervenir, à la fois pour permettre la transformation pour les associations caritatives ce qui représentera des volumes certes modérés, mais très moraux ; mais aussi pour un effet de levier, en levant les barrières entrée-sortie des méthaniseurs : entre la filière, la production d’énergie, la production de fertilisant, la maîtrise sanitaire, c’est toute la société qui gagnera. De toute façon, si on n’a pas une ouverture claire et cadrée sur cette voie, il faudra bien qu’on mette les pommes de terre quelque part, et les rues des préfectures, sous-préfectures, Dreal et autres seront des bonnes plateformes !
Quel message aux producteurs ?
Au moment des plantations, de ne pas retomber dans le panneau : les industriels ont réduit les prix, les tonnages, mais ont augmenté le volume de plant livré. Ne plantez pas davantage, quitte à jeter le plant excédentaire. C’est un arrache-cœur, surtout s’il reste de la terre libre, mais ne pariez pas forcément sur un rebond spectaculaire des marchés.
Rien ne permet d’y croire à date, dans la conjoncture marché et climat actuel. Et si le marché s’enflamme, c’est tous les contrats 2027 qui gagneront ! À l’inverse, si on sort une seconde année de dégradation, ce sera dramatique pour la filière : toutes les filières végétales sont en berne, et en un an, l’avantage de la marge de la pomme de terre sur la production de blé a chuté de plus de 60 %. On ne peut pas descendre une seconde marche ! Donc, en 2026, ne plantez que ce que vous êtes sûrs de vendre, et (je l’entends même parfois) dans la limite de ce que vous êtes capables de perdre. En prévoyant le pire, il n’arrive jamais.