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Militantisme
Générations futures, un petit acteur très influent

En un quart de siècle, Générations futures est devenue, malgré ses effectifs modestes, un acteur incontournable des débats agricoles. Née d’une initiative locale de promotion des pratiques agronomiques alternatives, l’association a pris une dimension nationale dans les années 2000 en se focalisant sur le dossier des pesticides, et en cherchant à incarner la cause des victimes qu’elle participera à structurer. Bête noire du syndicalisme majoritaire, elle a noué des partenariats solides avec les ONG, et certains parlementaires, qui lui permettent de revendiquer de nombreuses évolutions réglementaires, comme la loi Labbé de 2014 ou les zones de non-traitement. Retour sur l’histoire d’une petite association très influente.

Générations futures
© D.R.

« Le plaidoyer, ça ne s’apprend pas du jour au lendemain », sourit François Veillerette, porte-parole de Générations futures. « C’est un travail d’artisan, des savoir-faire qu’on ne maîtrise qu’avec l’expérience ». Un art que cet ancien enseignant de soixante ans à l’allure discrète a appris petit à petit, tout au long de la lente évolution de l’association qu’il a co-fondée en 1996. En un quart de siècle, l’association est devenue une machine politique influente et l’une des bêtes noires du syndicalisme majoritaire, qui n’a d’ailleurs pas souhaité s’exprimer à son sujet. Critiquée par le secteur agricole pour ses méthodes, notamment son usage répété des analyses de résidus de pesticides dont la pertinence est contestée, cette petite organisation est aujourd’hui vue comme une spécialiste par les autres ONG et de nombreux élus à gauche du jeu politique.

De la loi Labbé aux ZNT en passant par la loi biodiversité de 2016, de nombreuses réglementations en matière de produits phytosanitaires portent de façon plus ou moins marquée le sceau de Générations futures. L’association a même essaimé et soutenu au cours des années la création d’autres collectifs qui l’appuient aujourd’hui dans son combat, comme Phyto-victimes ou les maires anti-pesticides.

Les leçons de la révolution

L’histoire de Générations futures commence par une idée simple : promouvoir l’agroécologie. Élu conseiller régional en Picardie 1992 sous l’étiquette écologiste, George Toutain obtient la confiance de Charles Baur, le président de région centriste. « J’ai fait passer un projet de quinze fermes de références qui pratiquaient une agriculture écologique, dans l’Aisne, la Somme et l’Oise », rappelle fièrement Georges Toutain, ancien ingénieur agronome aujourd’hui âgé de quatre- vingt-huit ans.

Lors des conférences qu’il multiplie sur les alternatives à la chimie en ce début des années 1990, son discours convainc François Veillerette, lui aussi élu local dans la région à l’époque. En 1996, les deux hommes fondent ensemble le Mouvement pour le droit et le respect des générations futures, ou MDRGF, « pour vulgariser l’agroé-cologie, et promouvoir ceux qui la pratiquaient », comme le résume George Toutain. L’engagement de George Toutain prend sa source dans l’opposition familiale à la révolution verte, dès les années cinquante.

Élève à l’école d’agriculture d’Arras, il découvre comme les autres « l’agriculture américaine », avec les premiers tracteurs, les premiers herbicides. Mais le jeune ingénieur partage déjà la méfiance familiale, celle de son grand-oncle notamment, qui continuera très longtemps à labourer avec son cheval.

À la fin des années quatre-vingt-dix, François Veillerette reprend le flambeau, mais délaissera le volet agronomique. « François ne pouvait pas faire ce travail, il aurait fallu un agronome, que j’aurais formé moi-même », observe Georges Toutain. Il ne regrette cependant pas l’évolution de l’association, bien au contraire. « François ne lâche rien, il a beaucoup progressé, et il mène un formidable travail à Paris », applaudit-il.

François Veillerette

Une stratégie s’élabore

En plus de ses activités avec le MDRGF, qui reste à cette époque une association plutôt locale, François Veillerette prend en 2002 la tête de Greenpeace France. Les pesticides ne sont pas encore un sujet dont se préoccupe l’organisation anglo-saxonne. Il y précisera sa ligne : « À côté des grandes associations généralistes, il fallait des petites structures spécialistes comme la nôtre. »

François Veillerette y restera deux ans, non sans y apprendre quelques astuces, dont l’importance des alliances. Une stratégie qu’il testera à sa sortie de Greenpeace en lançant l’Action citoyenne pour les alternatives aux pesticides (Acap), un collectif rassemblant « plus de cent organisations », selon les articles de l’époque. L’Acap trouve alors la cause idéale avec la loi d’orientation agricole de 2006 qui veut interdire d’utilisation les produits ne bénéficiant pas d’Autorisation de mise sur le marché, et empêcher la commercialisation des préparations naturelles comme le purin d’ortie. À coups de pétitions et de déclarations dans les médias, ces organisations parviennent à obtenir quelques mois plus tard un amendement dans la loi sur l’eau : les préparations naturelles sont désormais classées en dehors des pesticides.

Un manifeste avec Nicolino

À l’issue de cette bataille, Ortie et compagnie devient l’Aspro-PNPP, Association pour la promotion des préparations naturelles peu préoccupantes. Elle est aujourd’hui toujours en activité, mais Générations futures ne fait plus partie de l’aventure. « Ils avaient un fonctionnement spécial, ils roulaient un peu tout seuls », confie Jean-Pierre Lyphout, président actuel de l’Aspro-PNPP.

Des critiques personnelles discrètes qu’il a déjà partagées avec d’autres médias, mais qui ne l’empêchent pas de saluer les résultats obtenus au cours des années par Générations futures : « Ils font un énorme travail de fond. Leurs articles sont bien documentés, bien étayés. On a besoin de leur expertise pour appuyer nos alternatives », répète Jean-Pierre Lyphout.

C’est un an après les hésitations de l’Aspro-PNPP, en 2007, que François Veillerette publie son livre aux côtés du journaliste Fabrice Nicolino : Pesticides - Révélations sur un scandale français (Fayard). Un essai dont les 272 pages pourraient aujourd’hui être considérées comme le programme politique de Générations futures. Les auteurs y abordent tous les thèmes et arguments qui seront au cœur des batailles de l’association, des victimes professionnelles aux riverains en passant par les jardiniers.

Le tournant du Grenelle

L’ouvrage paraît d’ailleurs à la veille d’une étape importante pour l’association. « Le Grenelle de l’environnement a été une respiration intéressante, avec une alliance forte qui s’est nouée entre les ONG », analyse François Veillerette. Comme il le raconte dans un autre livre publié avec Fabrice Nicolino en 2018, Nous voulons des coquelicots (Les Liens qui Libèrent), les avancées concrètes en seront pourtant limitées. Mais l’association obtient une visibilité médiatique renouvelée, tout en établissant des contacts plus solides dans la galaxie associative. François Veillerette engage égale- ment dans ces années-là sa première salariée à temps complet, ce qui lui permet de prendre des responsabilités au niveau européen.

Il devient aussi administrateur de Pan Europe, une organisation bruxelloise qui dénonce depuis 1987 à Bruxelles les méfaits des pesticides. Symbole des mutations qui s’opèrent dans l’organisation, le MRGDF change de nom en 2008 pour devenir définitivement Générations Futures.

La recherche des victimes

Dans les années deux mille, les études épidémiologiques sur les pesticides s’accélèrent en France, le ministère de la Santé s’intéresse au problème, retracent les associations. Plusieurs agriculteurs se lancent dans des procédures juridiques pour faire reconnaître des maladies liées aux épandages. En 2008, Générations futures prend l’initiative, notamment, d’une campagne en ligne pour rassembler les témoignages des victimes des pesticides, qu’ils soient agriculteurs ou riverains, et propose aux malades des conseils juridiques.

« À ce moment-là, il n’y avait pas de structure dédiée pour aider ces personnes », rappelle-t-on au sein de Phyto-victimes. Dans les journaux et à la télévision, on s’émeut des témoignages de Gilbert Vendé, Benoît Tornier, Dominique Marchal ou encore Paul François lorsqu’ils évoquent leur maladie de Parkinson, leur leucémie et leur intoxication.

Dans ce contexte, Générations Futures « cherche à incarner les dégâts des pesticides », analyse le chercheur Jean-Noël Jouzel, sociologue spécialiste des maladies professionnelles et auteur de plusieurs articles sur l’association. L’association gagne une nouvelle fois en visibilité, au point d’être invitée par la réalisatrice Marie-Monique Robin en 2010 à Ruffec, sur l’exploitation de Paul François. Générations futures assiste alors en direct à la naissance de Phyto-victimes.

« Entrepreneur moral »

Pour Jean-Noël Jouzel, l’association joue même sur place le rôle « d’entrepreneur moral », en permettant aux agriculteurs de se considérer comme victimes des produits et de leurs fabricants. « Pour qu’ils se constituent en association, il fallait des adjuvants. Générations futures n’était pas le seul, il y avait aussi des journalistes, et la réalisatrice. Mais cette mise en réseau des agriculteurs n’aurait sans doute pas eu lieu sans eux », estime Jean-Noël Jouzel.

Une autre figure importante dans toutes les procédures suivantes de l’association, ainsi que dans le combat de Paul François, est également présente à Ruffec dans ces années-là, en la personne de l’avocat François Lafforgue.

Rédaction des statuts, définition du projet stratégique, création du site internet, médiatisation : Générations futures accompagne ensuite Phyto-victimes de manière concrète jusqu’à sa création officielle l’année suivante. « C’était du donnant-donnant, analyse Jean-Noël Jouzel. Générations Futures avait bien compris l’enjeu d’avoir à ses côtés des agriculteurs conventionnels, qui avaient bien réussi, qui s’étaient agrandis, et qui étaient le produit de l’agriculture moderne ».

Depuis la création de l’association, le dossier a connu de vraies avancées, avec la reconnaissance de Parkinson et des lymphomes non-hodgkiniens comme maladies professionnelles liées aux pesticides en 2015, ainsi que la création du fonds d’indemnisation des victimes fin 2020.

La loi Générations Futures

L’influence de l’association atteint un sommet avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 2012. L’un des exemples les plus marquants est l’élaboration de la loi Labbé sur les pesticides en 2014. Le sénateur écologiste du Morbihan découvre Générations futures à l’occasion d’auditions parlementaires.

« Je voulais rédiger une proposition de loi pour la suppression des pesticides, mais je savais qu’il y aurait des levées de boucliers côté agricole, retrace Joël Labbé. On ne pouvait pas trouver de majorité. Je me suis dit que les espaces verts pouvaient être une forme de pied dans la porte. »

Il soumet alors le texte proposé par les équipes du Sénat à Générations futures, avec laquelle il travaille sous forme « d’allers-retours » durant plusieurs mois. Dans la version finale, les parlementaires donnent trois ans aux collectivités, et cinq ans aux particuliers pour se débarrasser des pesticides dans leurs espaces verts et leurs jardins. La gauche détient alors la majorité dans les deux chambres. Le texte passe sans encombre en première lecture avec l’appui du gouvernement, et la loi est promulguée en janvier 2014. On le sait peu en France, mais elle demeure une exception européenne.

« Générations futures n’étaient pas les seuls, il y avait aussi des scientifiques, d’autres associations, et des professionnels des espaces verts, comme Catherine Biass-Morin à Versailles. Comme c’était une ville de droite, ça m’a beaucoup aidé », sourit Joël Labbé. Le rôle de Générations futures demeure tout de même « clé » reconnaît-il, parce que l’association a été la première à travailler avec lui.

Maintenir la pression via les riverains

En décembre 2013, alors que la loi Labbé n’est même pas encore adoptée, Générations futures se consacre déjà à un nouveau front : la loi d’avenir agricole. Dans un document publié à l’époque, encore disponible sur son site internet, l’association propose plusieurs amendements, dont un article interdisant les traitements à moins de cinquante mètres des propriétés habitées ou des établissements recevant du public. Elle n’obtiendra que partiellement gain de cause : le texte voté en deuxième lecture en juillet 2014 conditionne les traitements en proximité des écoles et hôpitaux à des me- sures de protection comme les haies ou des horaires adaptés. « Une bonne étape », salue alors Générations futures. Tout en prévenant ses soutiens et adversaires : « Le sujet n’est pas clos ».

Générations futures publie rapidement de nouvelles études sur les riverains, ainsi qu’une carte des victimes de pesticides. Autant d’initiatives qui lui valent, en plus de la création de relais locaux dans de nombreuses régions, une hausse de près de 56 % du nombre de ses adhérents sur un an, pour atteindre 2400 en 2016.

Experte phytos parmi les ONG

En 2017, lorsque les États généraux de l’alimentation s’ouvrent, la stratégie d’alliance de Générations futures semble arrivée à maturité. « Dans Egalim, il y a eu une très bonne coordination entre ONG. Nous avons conservé des habitudes de travail en commun », se rappelle François Veillerette. Dans les grandes associations comme Greenpeace et la Fondation Nicolas Hulot, les chargés de campagne agriculture confirment. On salue l’expertise de Générations futures, sa réactivité, sa capacité à travailler « en inter-associatif ». On l’admet sans détour : François Veillerette et la déléguée générale Nadine Lauverjeat connaissent particulièrement bien les dossiers, les molécules, les échéances et les personnes qui comptent pour leurs sujets.

Parmi les avancées revendiquées par les ONG sur les pesticides dans la loi Egalim figurent l’élargissement de l’interdiction des néonicotinoïdes aux molécules proches, la séparation entre vente et conseil, la création du fonds d’indemnisation pour les victimes professionnelles des pesticides, et l’instauration de mesures de protection des riverains d’épandages.

Victoire chez les sages

Un an plus tard, en 2017, l’association voit son expertise confirmée, en l’emportant devant l’une des plus hautes institutions françaises. Alors que les textes d’application de la loi Egalim tardent, le Conseil d’État donne raison à Générations futures dans une procédure juridique lancée parallèlement aux négociations d’Egalim.

Les sages annulent plusieurs dispositions de l’arrêté du 4 mai 2017 relatif à la mise sur le marché des produits, et demandent à l’État de mettre en œuvre des « dispositions destinées à protéger les riverains des zones traitées par des produits phyto-pharmaceutiques ».

Une consultation publique et quelques difficiles négociations inter-ministérielles plus tard, le gouvernement donne satisfaction aux associations en publiant le 27 décembre 2020 un arrêté créant des zones de non-traitement obligatoires de 5 mètres à 20 mètres près des habitations.

Dès le début de l’année suivante, Générations futures attaquera de nouveau devant le Conseil d’État aux côtés de sept autres associations, estimant que les distances finalement retenues sont insuffisantes, et que les dérogations prévues rendront le contrôle trop difficile. Cette fois-ci, les sages lui donneront tort.

Retour aux sources

Après plusieurs batailles remportées, l’arrivée de Julien Denormandie semble mar- quer un coup d’arrêt à la progression de l’association, en particulier avec la déroga- tion accordée début 2021 aux néonicotinoïdes sur les betteraves. Mais « ce n’est pas la fin de l’histoire », prévient François Veillerette.

Le 23 février, Générations futures et six autres associations ont ainsi déposé des re- cours devant les tribunaux administratifs de Lyon et Toulouse, sièges des fabricants Bayer et Syngenta, pour faire tomber l’arrêté publié le 5 février. Au niveau européen, l’association porte aussi avec sa campagne Secrets toxiques une demande de prise en compte des effets cocktails dans les évaluations, qui pourrait déboucher sur une autre procédure juridique.

Après le débat sur la réhomologation du glyphosate au niveau européen, pour lequel l’association aiguise déjà ses arguments, Générations futures pourrait aussi tendre à nouveau la main aux producteurs. Sa semaine des alternatives aux pesticides, organisée chaque année, met en avant quelques agriculteurs, mais sa portée reste faible parmi les professionnels. Pour les convaincre plus largement, et leur apporter des solutions, Générations futures envisagerait actuellement de recruter un agronome. Comme un retour aux sources, et à l’héritage de Georges Toutain.

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