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Élevage
À la Fenache, le pari gagnant du pâturage tournant et des vaches Kiwis

Face à la crise laitière et aux aléas de marché, Estelle et Ludovic Merlant ont profondément transformé leur système d’exploitation. Conversion en bio, adoption du croisement Kiwi (Jersiaise × Holstein Frisonne), vêlages groupés au printemps et pâturage tournant dynamique : autant de leviers combinés pour créer un ensemble cohérent, piloté au quotidien, qui donne du sens au métier et de la performance au troupeau.

Estelle et Ludovic Merlant.
Estelle et Ludovic Merlant.
© ACE

À la tête de 210 vaches Kiwis, ils démontrent qu’un élevage résilient se construit avec des objectifs clairs.

De la crise au déclic : produire mieux, pas forcément plus

En 2004, Ludovic s’installe avec ses parents dans le Nord sur une exploitation laitière typique de l’Avesnois-Thiérache : 110 Prim’Holstein produisant 800 000 litres de lait, un troupeau allaitant d’une trentaine de vaches, une bonne proportion de prairies et une dose de maïs pour sécuriser le système fourrager. Le départ en retraite des parents et l’installation d’Estelle ne changent pas immédiatement la trajectoire de l’exploitation. La production poursuit sa progression et franchit 1,2 million de litres en 2016, mais sans véritables gains économiques. «Nous produisions davantage de lait, mais la trésorerie n’en tirait aucun bénéfice. C’était vraiment frustrant de dépendre des différentes conjonctures», résume Estelle, avant d’ajouter : «Nous nous sommes interrogés : faut-il vraiment produire plus pour bien vivre ? Peut-on s’affranchir des prix du lait et des intrants ?».

Vers un pâturage plus efficace

Avec 77 ha de prairies accessibles aux vaches, le couple souhaite capitaliser sur l’herbe afin d’alléger la dépendance de l’atelier laitier aux marchés. Une discussion avec un voisin ouvre une première voie : améliorer la valorisation de l’herbe grâce au pâturage tournant dynamique. Ils prennent alors la décision d’arrêter l’atelier allaitant et Ludovic se forme à cette technique ; il visite différents élevages et entame une restructuration des herbages. Entre-temps, des échanges de parcelles portent à 100 ha la surface effectivement accessible aux animaux. Les premiers chemins d’accès sont créés, avec le réseau d’abreuvement nécessaire.

Repenser le système

La conversion en agriculture biologique avait été envisagée quelques années auparavant, mais, sans modification profonde du système fourrager, l’équation économique n’avait pas convaincu les éleveurs. En misant davantage sur l’herbe, elle devenait plus favorable et la conversion est entamée en 2018. Les vaches expérimentent le pâturage tournant dès le printemps 2019.

Seulement, les premiers résultats sont décevants : production en retrait, refus importants au pâturage qui pénalisent la repousse, amaigrissement des vaches et impact sur la reproduction. «Nous avons fortement modifié un système que nous maîtrisions ; la fertilité a été le signal d’alerte d’un dysfonctionnement», explique Ludovic. «Il fallait comprendre pourquoi ça ne marchait pas, ne pas faire marche arrière», insiste Estelle.

Cap au Pays de Galles : les Kiwis et les vêlages groupés comme révélateurs

Un voyage d’étude au Pays de Galles met en lumière deux écarts majeurs entre l’élevage d’Estelle et Ludovic et les systèmes performants visités :

• La race : les éleveurs gallois travaillent avec des Kiwis, vaches rustiques issues du croisement Jersiaise et Holstein Frisonne, plus aptes à valoriser l’herbe et à rester fertiles avec des niveaux d’ingestion compatibles avec un système pâturant. «Nos Prim’Holstein avaient des besoins d’entretien importants pour rester fertiles et nous ne nous préoccupions pas assez de la morphologie», note Ludovic.

• L’organisation du travail : vêlages très regroupés au printemps pour correspondre à la pousse de l’herbe. «Ce mode de fonctionnement, alternant des périodes très chargées et d’autres qui permettent de souffler, nous a plu. On a compris qu’on pouvait trouver d’autres challenges que celui de la production à la vache», confie Estelle.

Des génisses Kiwis et une bascule assumée

La décision est prise de changer de race et les éleveurs achètent 70 génisses Kiwis en Écosse, qui vêleront au printemps 2020. Les Prim’Holstein dont la reproduction n’est pas compatible avec ce calendrier sont vendues. L’objectif devient clair : caler 100 % des vêlages sur février-mars pour synchroniser pic de lactation et pousse de l’herbe. Depuis, les éleveurs ont bâti le système qui leur convient. Toutes les vaches sont des Kiwis qui valorisent très bien l’herbe tout en assurant la reproduction. «La fertilité des vaches est la base de la réussite», insiste Ludovic. La stabilité de l’intervalle entre deux vêlages d’une année à l’autre le démontre (371 jours en 2024-2025).

Le regroupement des vêlages au printemps a véritablement structuré toute la conduite technique du troupeau. Le travail est rationalisé et les animaux ont tous un stade physiologique similaire. Au cours de l’année, les tâches se succèdent par période : les vêlages, l’élevage des veaux, la mise à la reproduction, un temps pour les récoltes… Certaines se chevauchent et parfois la charge de travail est très importante, jusqu’à dix vêlages par jour, mais ce mode de fonctionnement convient à Estelle et Ludovic ; il permet une grande efficacité.

Assurer le renouvellement

L’élevage des veaux est simplifié grâce à la constitution de lots très homogènes, qui facilitent l’utilisation d’un milk-bar pour distribuer le colostrum. Pendant les quinze premiers jours, les veaux le consomment sous une forme «yaourtisée» : «Nous mélangeons le colostrum avec du yaourt pour le conserver et le distribuer à température ambiante après 24 à 48 heures», explique Estelle. Le surplus est conservé dans un tank non réfrigéré ; il sert à alimenter les veaux jusqu’au sevrage, à quatre mois.

L’homogénéité des lots se mesure aussi à la pesée régulière des animaux. Début mars, toutes les génisses sont pesées et le seront de nouveau, a minima, à la rentrée en bâtiment. Cela permet d’adapter éventuellement l’alimentation aux résultats. Les génisses pâturent au fil ; la pesée est un indicateur très pertinent pour gérer l’avancement du fil. Les objectifs de croissance ont été définis à partir du repère de poids à l’IA : 70 % du poids adulte. Ainsi, les génisses Kiwis doivent peser entre 270 et 290 kg à 15 mois.

Estelle et Ludovic ont trouvé le mode de production qui leur convient. La charge de travail concentrée dans les périodes clés, avec une respiration hivernale, et le fait de miser sur l’herbe leur ont permis de reprendre la main sur leur métier. Néanmoins, la réflexion n’est pas terminée : «Nous continuons à remettre en question nos pratiques. Ce qui nous plaît, c’est découvrir de nouvelles manières de faire, d’aller à la rencontre d’autres éleveurs.»

 

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42 paddocks à piloter

Estelle et Ludovic dessinent une solution à 42 paddocks. «Le principe étant de changer de parcelle tous les jours, j’ai fait un compromis entre les niveaux de pousse de printemps et d’été pour obtenir 2,50 ha par paddock. Cette surface permet de limiter la complémentation à l’auge l’été», précise Ludovic. Pour maximiser la valorisation de chaque hectare d’herbe, il mesure chaque semaine le stock d’herbe de chacun des 42 paddocks à l’aide d’un herbomètre. Il se base sur ces états des lieux pour adapter la stratégie de conduite des prairies. Selon le stock et les conditions météo, un ou plusieurs paddocks peuvent être récoltés en enrubannage ou en ensilage.

«Avec l’expérience, nous savons qu’il faut valoriser 7 à 8 tonnes de MS par hectare.» En 2025, avec à peine plus de 5 tonnes, le compte n’y est pas. Fort heureusement, 2024 était plus favorable (9 tonnes). «Au départ, nous étions partis dans un objectif d’autonomie totale, mais on observe des amplitudes météo très importantes d’une campagne à l’autre. En cas de besoin, on peut avoir recours à des achats de fourrages.»

 

Repères du Gaec de la Fenache système laitier pâturant bio

• Estelle et Ludovic Merlant et une salariée à temps complet
• Troupeau : 210 vaches Kiwis - 3 700 litres par vache – 48,6 de TB et 36,8 de TP
• Stratégie : vêlages groupés (objectif 100 % en février-mars)
• Organisation : monotraite et fermeture de la salle de traite en décembre-janvier
• Parcellaire accessible : 100 ha en 42 paddocks (~2,5 ha/paddock) pour les vaches et 50 ha pour les génisses dans des îlots proches
• Pilotage herbe : mesures hebdomadaires – objectif 7-8 t MS/ha
• Longévité : 4,5 lactations par vache

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