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Le Santerre, nouvelle terre de lin

Du lin dans le Santerre. Impensable ? La culture s’y développe pourtant depuis quelques années. Pierre Delignères et ses associés ont fait le pari des champs de fleurs bleues il y a cinq ans.

Pierre Delignières cultive du lin près de Rouvroy-en-Santerre depuis cinq ans : «nous devons sans cesse affiner la technicité», confie-t-il.
Pierre Delignières cultive du lin près de Rouvroy-en-Santerre depuis cinq ans : «nous devons sans cesse affiner la technicité», confie-t-il.
© A. P.

Mi-juin, dans la plaine. Les pommes de terre et les betteraves commencent à développer leur bouquet foliaire, le maïs pousse tranquillement, tandis que les champs de colza, eux, ont perdu de leur éclat jaune. D’élégantes touches bleues aux reflets violets embellissent le paysage, attirant les appareils photos des promeneurs. Il s’agit bien d’un paysage du Santerre, parsemé de parcelles de lin.
Chez nous, cette plante herbacée annuelle est historiquement cultivée en Picardie maritime, là où les conditions climatiques y sont optimales : une alternance de périodes de pluie et d’ensoleillement. Mais depuis quelques années, en réponse à la demande croissante, elle s’étend aux terres de l’est. Une aubaine pour les agriculteurs, puisqu’elle offre une valeur ajoutée non négligeable. Encore faut-il assimiler toutes les subtilités de cette culture très technique… «La coopérative linière Calira cherchait de nouvelles terres de productions. Nous avons saisi l’opportunité il y a cinq ans, car elle nous permettait de diversifier notre assolement», annonce Pierre Delignères. L’agriculteur de Rouvroy-en-Santerre et ses quatre associés, au sein du GIE les Sources du Santerre, font partie de ceux qui ont fait le pari de semer du lin à l’est de la Somme. De 30 ha en 2014, ils en cultivent aujourd’hui 75 ha.

Fort intérêt agronomique...
Les jeunes liniculteurs le savent, «nous n’avons pas le potentiel de production du pays de Caux. Nous aurons forcément moins de rendement de filasse et moins de poids». L’idée d’une production locale, en partenariat avec une coopérative du département, était pourtant séduisante. L’intérêt agronomique l’est tout autant, pour les 730 ha (blé, pommes de terre, lin, oignons, maïs grain, betteraves) cultivés en non-labour. «Le lin se sème à deux-mille graines au m2, et il développe un système racinaire puissant. Il laisse donc une très bonne structure de sol.»
En revanche, comme toute la plante est récoltée, elle ne fournit pas de matière organique. «Il faut donc semer un couvert végétal derrière pour compenser.» Les fragiles limons battants, profonds, du Santerre, sont aussi beaucoup mieux préservés qu’avec des betteraves. «Leur arrachage en conditions humides, avec de lourdes machines, provoque des tassements quasi irréversibles. Alors que le lin, lui, est arraché, retourné, puis récolté en période sèche.»

... mais production risquée
Néanmoins, les agriculteurs du GIE préviennent : le lin est une production risquée. «Il présente une énorme sensibilité aux aléas climatiques. Encore plus que n’importe quelle autre culture», assure Alexandre Deroo. Eux ont été mis au parfum dès la première année, puisque leur lin a été victime de la grêle, et a donc été classé en étoupes de teillage (fibres courtes transformées en «non-tissées», donc une perte de revenu). Une tornade a aussi détruit le tiers d’une parcelle de 40 ha l’année dernière.
Les dégâts causés par les altises, ces coléoptères qui mordent les jeunes plantes, jusqu’à 3 ou 4 cm, sont également à craindre. «Ces ravageurs sont à surveiller lors de la levée, précise Pierre Delignères. Une levée homogène est très importante, car toutes les opérations doivent être réalisées au même stade de pousse.» Alors pour lutter contre les altises, sans sur-utilisation de produits phytosanitaires, les liniculteurs cherchent des solutions, comme celle des semis le plus tard possible en saison, pour plus de chaleur, et ainsi favoriser une pousse rapide.

Miser sur la qualité
Pour tirer leur épingle du jeu, les liniculteurs du Santerre ont choisi de miser sur la qualité de leur production. «Le temps de teillage à l’usine est individualisé. Plus le lin est de qualité, moins le temps passé sera important. Cet aspect est donc essentiel.» Pour cela, un élément s’avère primordial : bénéficier du matériel adéquat au bon moment. «La Calira nous a incité à nous équiper pour pouvoir réaliser les chantiers sereinement.» Un investissement lourd a donc été réalisé : environ 50 000 € pour l’achat d’une enrouleuse en 2018, et au moins le double pour une retourneuse, cette année.
Reste que, chaque année, le lin est un nouveau défi à relever. «C’est un vrai métier. Il faut encore que nous apprenions à nous servir parfaitement de notre matériel, et nous devons sans cesse affiner la technicité

Calira accompagne les nouveaux liniculteurs
Des assolements à bout de souffle et un besoin criant de diversification. La Calira (coopérative linière agricole de la région d’Abbeville) a répondu présente au souhait des polyculteurs du Santerre, en leur offrant la possibilité de produire du lin. «Cela fait partie de notre esprit coopératif. Notre rôle est d’aider les agriculteurs de la Somme. Nous avons cependant une exigeance : qu’ils s’investissent pleinement dans leur nouveau métier de liniculteur. C’est par l’expérience que l’on construit les choses», annonce Vincent Delaporte, directeur de la Calira.
Aujourd’hui, cinq-cents liniculteurs sont adhérents à la coopérative, pour une surface de 8 000 ha, dont, depuis environ quatre ans, 450 ha à l’est du département. Il faut dire que la coopérative a la possibilité d’augmenter les surfaces. «La filière se porte bien. Nous sommes à stock zéro et nous avons même du mal à répondre à la demande.» Mais le professionnalisme est indispensable pour aller chercher la valeur ajoutée.
Et la Somme, Vincent Delaporte en est consient, n’a pas le même potentiel de production que la Normandie. «Notre plaine maritime bénéficie de conditions météos favorables assez similaires, mais les terres sont beaucoup plus sableuses, donc plus sèches. Le Santerre, lui, dispose d’un sol de très bonne qualité, mais le climat y est plus continental, avec une hygrométrie moins élevée
Pour réussir au mieux, un élément est donc incontournable : le matériel. Pour Vincent Delaporte, le premier outil à avoir est un round-balleur (environ 28 000 € neuf), «car il faut pouvoir aller cueillir le fruit quand il est mûr. On peut vite perdre 5 % de filasse sur 7 t de paille en quelques jours, soit - 800 /ha.» L’achat d’une retourneuse (environ 120 000 €) est aussi intéressant. «C’est un investissement plus important. Il est donc opportun de se fédérer entre liniculteurs.» Produire du lin s’inscrit, à l’évidence, dans une réflexion à long terme pour son exploitation.

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