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Cette «grosse goutte qui fait déborder le vase» des éleveurs porcins

Le ministère de l’Agriculture a lui-même qualifié la crise porcine actuelle d’«historique». François Thibaut, vice-président en charge de la filière porc de Cobevial, tire la sonnette d’alarme au nom de la filière régionale.

François Thibaut : «Un cochon, c’est du vivant. Ce n’est pas un tas de blé que l’on vendra dans quelques mois si la conjoncture est meilleure.»
François Thibaut : «Un cochon, c’est du vivant. Ce n’est pas un tas de blé que l’on vendra dans quelques mois si la conjoncture est meilleure.»
© A. P.

Des crises, François Thibaut en a connues. «Il y en a toujours eu. Nous sommes habitués aux cours du marché mondial et à ses fluctuations», acquiesce l’éleveur de porcs d’Ailly-sur-Somme. Mais une crise comme celle que la filière subit en ce moment, avec des coûts de production qui explosent, en plus de prix au plus bas ? «Je n’en ai jamais vécu de si terrible», regrette-t-il. 

Quand il s’est installé dans les années 1980, l’activité était soumise à des cycles de cinq ans environ. «Deux bonnes années, pendant lesquelles nous gagnions de l’argent et pouvions mettre de côté, pour passer deux années plus moyennes, et une mauvaise année. Aujourd’hui, les cycles sont beaucoup plus longs, d’une moyenne de huit ans. Il n’y a plus assez de bonnes années pour refaire sa trésorerie, investir, moderniser… Résultat, beaucoup d’éleveurs quittent le bateau.» Avec trente-six années d’expérience, un bâtiment d’élevage amorti et des résultats techniques réguliers, le professionnel, aussi vice-président en charge de la filière porc de Cobevial, ne veut pas donner son cas en exemple, mais alerte au nom de l’élevage porcin régional. «On élève une société quand on fait grandir tout le monde. En élevage porcin, on a la culture du collectif.» 

Ce collectif est malheureusement bien dépourvu face aux coûts qu’il ne contrôle pas. L’explosion de ceux de l’alimentation est un premier coup dur. «Avant, ils représentaient 60 % du coût de production en moyenne. Désormais, on peut compter 70 à 75 %», regrette François Thibaut. Les matières qui apportent l’énergie (blé, orge et coproduits telle que la purée de pomme de terre), sont indexées sur le cours des céréales qui flambent. «Ceux qui produisent eux-même pour plus d’autonomie alimentaire trinquent aussi, puisqu’ils ne profitent pas de la vente des céréales pour remplir les caisses de l’exploitation.» 

 

Le casse-tête du «sans OGM»

L’apport en protéines est également de plus en plus onéreux. «Pire, la plupart des éleveurs sont engagés dans des filières “sans OGM“. Or, nous faisons face à des ruptures de produits. Les clients, eux, ne veulent rien entendre. À nous de nous débrouiller.» Remplacer ce soja sans OGM par d’autres sources de protéines, comme la crème de pois ou les tourteaux de colza ? «Le rapport énergie/protéines change selon le stade physiologique du cochon. Nous avons beaucoup de mal à nous passer de soja pour les porcelets. Et puis, les surfaces de colza baissent chaque année, avec les solutions phytosanitaires de moins en moins nombreuses et les difficultés de production… On paie les pots cassés.»

Le prix d’achat du porc est loin de compenser cette inflation des coûts alimentaires. Le cours du porc sur le marché de référence, le marché du porc Breton de Plérin (nommé cadran), a commencé à chuter fin juin 2021. La semaine dernière, le prix de base au cadran était de 1,249 €/kg, ce qui correspond à un prix payé à l’éleveur de 1,40 €/kg. «Inaporc (l’interprofession du porc, ndlr) estime le coût de revient de 1,69 /kg en janvier 2022. Pour l’éleveur, chaque kilogramme vendu génère donc une perte de 29 centimes, soit entre 25 et 30 pour chacun des porcs qu’il vend.» Les coches de réforme, elles, sont vendues 0,45 €/kg. «Je n’ai jamais vu ça», en rit jaune l’éleveur. Les causes de cette chute des prix sont multiples : fièvre porcine africaine, Covid, et donc perturbations de la consommation, déséquilibre des marchés… 

 

«Un comportement indécent de l’aval»

Dans cette ambiance morose, François Thibaut se dit «écœuré» du comportement de l’aval, industries agroalimentaires et grandes surfaces. «Ils ont toujours défendu leur prix, et nous pouvons le comprendre. Mais il n’y a plus aucun respect. Leur comportement devient indécent.» Décommander des camions entiers de porcs deux semaines avant l’abattage est un exemple d’acte subi ces derniers temps. «Un cochon, c’est du vivant. Ce n’est pas un tas de blé que l’on vendra dans quelques mois si la conjoncture est meilleure. Il prend 5 ou 6 kg/semaine, et risque d’être déclassé s’il n’est pas abattu à la date prévue. Et nous avons besoin de place dans les bâtiments pour élever les plus jeunes.» Chez Cobevial, on se démène donc pour trouver des débouchés. «Nous faisons partir des camions en Espagne. C’est peu rémunérateur. C’est des coûts de transport supplémentaires. Mais c’est la seule solution qui s’offre à nous.»

À cette trésorerie bien triste s’ajoutent les contraintes réglementaires, de plus en plus lourdes. Les normes de bien-être s’accumulent, et le moral des éleveurs chute. «On a l’impression qu’on nous accuse de ne jamais nous être souciés de nos cochons avant la mise en place de règles. Mais nous savons tous qu’un animal bien soigné nous le rend bien. C’est le gage du bon fonctionnement de l’élevage.» François Thibaut a récemment investi dans 3 000 € de jouets. «Finalement, un tiers de ces jouets sont non-conformes. C’est une dépense inutile.» La castration des porcelets sous anesthésie est un des derniers exemples en date. «On nous avait certifié que nous n’aurions pas à subir de surcoût. Il s’avère que nous allons devoir avancer les six premiers mois au moins.» 

 

Plus que 62 éleveurs samariens

Et le soutient des pouvoirs publics ? Les 270 millions d’euros sont une bouée lancée à la mer. La loi Egalim 2, qui est censée garantir la pérennité de la filière, laisse les éleveurs dubitatifs. «En pleines négociations commerciales ; on se rend bien compte que son application est difficile.» Quant à la Région, elle a déçu la filière locale. «Sur trente-huit dossiers PCAE (Plan de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles) déposés par des éleveurs de Cobevial lors du précédent appel à projets, un seul a été retenu…» François Thibaut craint pour l’avenir de l’élevage porcin en Hauts-de-France. «Nous ne sommes plus que 630 élevages, dont 62 dans la Somme. Dans cinq ans, nous serons presque inexistants.»

 

Lire aussi : 

Les élevages de porcs alternatifs trinquent aussi

Le gouvernement débloque 270 M€ d’aides d’urgence pour le porc

 

Quel avenir pour l’élevage en Hauts-de-France ?

François Thibaut a toujours été éleveur dans l’âme. «Quand j’entre dans un bâtiment, je repère tout de suite le cochon qui a un souci de santé. C’est ça, mon métier», confie-t-il. Ce métier, il l’a choisi par passion, en s’installant dans les années 1980. Mais ce métier lui permettait aussi de gagner sa vie. Aujourd’hui, il comprend les réticences de la nouvelle génération à s’impliquer dans l’élevage. Pire, il s’inquiète pour eux. «Ne pas pouvoir se tirer de salaire, voire cumuler des dettes est un fléau. Des éleveurs sont tombés au plus bas moralement. C’est un crève-cœur.» Beaucoup ont fait le choix de cesser cette activité avant la fin de leur carrière. Le renouvellement des générations est une vraie problématique pour la filière : les éleveurs régionaux ont plus de cinquante ans en moyenne. 629 élevages* persistent (plus de dix truies ou cinquante places d’engraissement), dont 82 % sont dans le Nord-Pas-de-Calais. Cette baisse d’effectifs n’aide pas à inciter les installations. «J’ai connu une belle émulsion lorsque nous étions encore nombreux. Le travail de groupe est toujours un moteur : on partage nos techniques, notre organisation du travail, nos résultats… Quelle motivation si nos collègues mettent la clé sous la porte un à un ?» La Somme est un parfait exemple de cette désertification de l’élevage. «Les fermes grossissent, et la première production qui saute est l’élevage, au profit des productions végétales possibles dans nos terres fertiles.» Pourtant, il en est persuadé, un atelier d’élevage est le garant d’une cohérence au sein de l’exploitation. La sienne est pourvue d’un méthaniseur qui valorise les effluents en une production d’énergie et de digestat. «Ces postes ont une vraie synergie. Nous n’achetons que très peu d’engrais, par exemple.» 

* chiffre de novembre 2021, source BDPorc
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