Sécheresse et betteraves
Alexis Hache (ITB-CGB) : « Il ne s’agit pas seulement d’un problème climatique »
Alors que la campagne betteravière 2026 devrait s’ouvrir entre la mi-septembre et le début octobre, la sécheresse et les canicules de l’été bousculent le calendrier des sucreries. Tereos a officiellement reporté le démarrage de ses usines aux alentours du 22 septembre, Cristal Union envisage un décalage similaire face à des pertes de rendement locales estimées entre 20 % et 30 %. Résultat : une campagne qui devrait durer une centaine de jours en moyenne, contre 130 l’an dernier. Alexis Hache, président de la CGB de l’Oise, fait le point sur une saison qu’il annonce d’ores et déjà comme l’une des plus difficiles de la décennie.
Alors que la campagne betteravière 2026 devrait s’ouvrir entre la mi-septembre et le début octobre, la sécheresse et les canicules de l’été bousculent le calendrier des sucreries. Tereos a officiellement reporté le démarrage de ses usines aux alentours du 22 septembre, Cristal Union envisage un décalage similaire face à des pertes de rendement locales estimées entre 20 % et 30 %. Résultat : une campagne qui devrait durer une centaine de jours en moyenne, contre 130 l’an dernier. Alexis Hache, président de la CGB de l’Oise, fait le point sur une saison qu’il annonce d’ores et déjà comme l’une des plus difficiles de la décennie.
Quel bilan tirez-vous, à l’approche de la mi-septembre, dans les parcelles de l’Oise ?
Ça va être une année catastrophique. L’absence de pluviométrie sur tout le secteur sud et centre du département a empêché les betteraves de pousser cet été. À cette sécheresse s’est ajoutée une forte attaque de ravageurs, teignes et charançons notamment, qui creusent des galeries dans les racines. Notre crainte est que ces galeries soient à leur tour colonisées par des champignons, un phénomène qu’on observe déjà et qui pourrait s’amplifier. Le volume de feuillage est nettement inférieur à celui des années précédentes : le ratio feuille sur racine est aujourd’hui en dessous de 20 %, quand il dépasse habituellement les 50 %. On se dirige vers une année comparable à 2020, et la situation est similaire dans tous les départements situés au sud de la ligne Amiens, là où les cultures ne sont pas irriguées.
Concrètement, quelles conséquences cela a-t-il sur la filière dans son ensemble ?
On s’attend à un volume de pulpe nettement inférieur par rapport à une année normale. Une partie de cette baisse tient à la réduction des surfaces demandée par l’industriel, l’autre au rendement catastrophique. Or toute une chaîne dépend de ce volume : l’élevage, la méthanisation, les outils de déshydratation, qui ont eux aussi besoin de matière première pour fonctionner. On ne peut pas regarder la filière betterave isolément : quand elle est fragilisée, ce sont plusieurs filières qui le sont avec elle.
Les pluies récentes changent-elles la donne ?
Tout dépend des quantités. Le déficit hydrique était tel dans certaines zones que 25 à 30 millimètres n’ont réhumidifié que les horizons superficiels du sol. Cela peut aider à la marge, mais il faudrait beaucoup plus d’eau pour relancer réellement la croissance. On observe que les betteraves repartent un peu, mais quand la plante redémarre ainsi, elle perd en richesse en sucre : à court terme, cela pénalise donc le rendement, même si on peut espérer un gain à moyen terme. C’est précisément pour cela que toute la filière se concentre aujourd’hui sur un seul objectif : décaler au maximum les dates d’ouverture des usines pour capter cette croissance de fin d’été.
Tereos et Cristal Union évoquent un démarrage autour du 22 septembre. Est-ce suffisant ?
Aujourd’hui, il n’est physiquement pas possible d’arracher dans des sols encore trop durcis par la sécheresse. Le 22 septembre, c’est déjà bien, mais je pense qu’on peut faire mieux. Compte tenu de la baisse des rendements, on sait de toute façon que la campagne se terminera tôt cette année : il faut donc aller chercher des dates de démarrage plus tardives, si possible début octobre, pour limiter au maximum la casse dans les fermes. Il y aura des pertes, beaucoup d’entre nous perdront de l’argent avec la betterave cette année, mais il faut essayer de contenir cette perte.
Comment expliquez-vous que certaines usines, comme Fontaine-le-Dun en Normandie, maintiennent au contraire une ouverture dès le 2 septembre ?
Leurs conditions ne sont pas les mêmes que les nôtres. À Fontaine-le-Dun, ils ont eu davantage de pluie, et leurs prévisions de rendement sont nettement meilleures que ce que l’on observe dans nos propres essais.
Une campagne resserrée sur environ 100 jours, contre 130 l’an dernier, et parfois seulement 70 jours pour certaines usines : quel impact financier cela représente-t-il ?
C’est problématique pour tout le monde, l’industriel comme l’agriculteur. Soixante-dix jours, c’est très compliqué pour amortir des charges fixes industrielles. C’est un mauvais signal : quand on travaille moins longtemps, on gagne moins, il n’y a pas de mystère. C’est une industrie de volume, et sans volume, l’équilibre économique est fragilisé.
Ce surcoût de campagne risque-t-il de retomber sur le prix payé aux planteurs ?
Il se répartira sur toute la chaîne, c’est certain. Il y a deux leviers : d’un côté, le prix de la pulpe va fortement augmenter, mécaniquement, puisque le produit se fait rare. De l’autre, on espère que le prix du sucre augmentera aussi et que les sucriers pourront vendre plus cher, mais rien ne le garantit, cela dépend de leur politique commerciale. Au final, tout le monde prendra sa part de la catastrophe. La vraie question, c’est de savoir si, à force de coups de boutoir climatiques successifs, les agriculteurs continueront à faire de la betterave.
Justement, la betterave reste-t-elle une culture rentable et sûre dans l’Oise ?
Rien n’est sûr en agriculture, ni en betterave ni ailleurs. L’an dernier, la pomme de terre allait mal et la betterave bien ; cette année, c’est l’inverse. C’est le principe même du métier. Mais il faut comprendre que retirer encore une culture de la rotation, dans la politique agricole telle qu’elle se dessine, c’est courir à la catastrophe : dans beaucoup de fermes, sans la betterave, il ne reste que le blé, l’orge et le colza, et l’équation de rotation culturelle ne fonctionne plus. Il faut donc maintenir la culture autant que possible, même si chacun évalue son propre risque. Ce qu’il faut bien voir, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème climatique : on a plus de ravageurs qu’avant, et en parallèle on nous a retiré des outils de lutte qui restent autorisés ailleurs en Europe. Les Italiens, plus au sud avec un climat plus chaud, arrivent à cultiver la betterave parce qu’ils ont les moyens de la protéger. Pas nous. Avec le contexte international actuel, notamment autour de l’Ukraine, qui constituait jusque-là une forme d’assurance contre la famine, il va falloir prendre conscience que la souveraineté alimentaire ne doit pas être qu’un slogan.
Quelles solutions concrètes la CGB demande-t-elle pour les prochaines campagnes ?
Au minimum, l’accès aux mêmes moyens de production que nos voisins européens : autoriser les mêmes matières actives, homologuées par les agences sanitaires européennes et l’Anses, ne coûterait pas un euro au budget de l’État. Il faut aussi avancer sur l’irrigation : dans nos départements, la mettre en place reste compliqué et coûteux, et la betterave n’est aujourd’hui pas considérée comme une culture prioritaire pour l’irrigation. Avec le réchauffement climatique, la limite d’irrigation remonte vers le nord, et il faut en tenir compte au niveau départemental et régional si l’on veut conserver nos outils industriels et nos productions à valeur ajoutée, pomme de terre, betterave, légumes. Les ressources en eau existent, il suffit de les évaluer sereinement pour déterminer ce qu’on peut mobiliser pour produire notre alimentation, plutôt que de s’interdire d’utiliser l’eau disponible chez nous tout en important, par exemple, des haricots du Kenya.
Un dernier message à faire passer ?
La grande culture est en grande difficulté cette année, encore un peu plus que les précédentes, et certains agriculteurs risquent de jeter l’éponge, quel que soit le secteur. Il faut que l’opinion publique et les décideurs politiques prennent conscience de l’urgence à soutenir et écouter les besoins des agriculteurs, avec des réponses rapides et concrètes, pas des discours ou des projets de loi qui ne débouchent jamais sur des décrets. Il faut des mesures visibles, qui se voient jusque dans les cours de ferme. C’est ce qui permettra de maintenir notre capacité de production française : produire ce que les gens achètent, pas ce qu’on voudrait qu’ils achètent.