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La vénerie picarde entre tradition et modernité

Bien qu’il ne s’agisse pas du mode de chasse le plus pratiqué dans la région des Hauts-de-France, la vénerie en général, et la chasse à courre en particulier, reste une tradition ancrée dans certains massifs forestiers du versant sud.



Certaines mauvaises langues ou ignorants laissent penser que la vénerie n’a plus cours au XXIe siècle. C’est d’ailleurs l’un des principaux arguments des opposants à ce mode de chasse pour cristalliser une partie de l’opinion contre lui. En forêt de Compiègne dans l’Oise, mais aussi en forêt de Crécy-en-Ponthieu (Somme), la trentaine de membres du vautrait Tiens bon picard n’a cure de ces attaques, pourvu qu’on les laisse pratiquer leur passion. Qui dit «vautrait» dit chasse du sanglier. En cette journée pluvieuse de mi-février, les boutons de l’équipage sont quasiment tous au rendez-vous, dans la vaste forêt de Compiègne. Si les premiers vans arrivent au milieu d’une clairière dans le milieu de la matinée, c’est bien quelques heures plus tôt que la journée a débuté. Entre chien et loup, un petit groupe d’hommes se rassemblent - ce sont les valets de limier -, cartes en main. Chacun se voit attribuer un secteur qu’il devra explorer accompagné d’un limier - le terme désigne le chien que l’on utilise pour repérer la trace d’un animal et le rembucher. Le tour de la forêt s’effectue dans la discrétion. Pour Alexandre Vandeputte, parmi les plus jeunes membres du vautrait, «c’est le moment de la journée que je préfère». Même si on le retrouvera un peu plus tard dans la matinée avec la tenue vestimentaire propre aux membres du vautrait Tiens bon picard et à cheval, on ressent chez lui un certain enthousiasme à partager ces premiers moments de la journée.

Limiers et valets de limiers au rapport
Pour être sûr de faire un bon rapport, il faut être attentif et se laisser guider par le limier qui sait parfaitement si des animaux sont présents ou pas. De temps à autre, il faut savoir aussi faire machine arrière ; d’autant plus quand ces traces que l’on suit depuis plusieurs centaines de mètres risquent de provoquer une rencontre avec une laie et ses animaux de compagnie. Faire le bois - ou faire le pied - est finalement un moment important, peu connu des non-initiés, mais dont dépendra la réussite de la traque. 10h30, peut-être 11h, chevaux et cavaliers se sont équipés. Le maître d’équipage, qui a réuni autour de lui membres d’équipage, piqueux, chiens et suiveurs, décide d’à partir de quelle enceinte la chasse peut démarrer. Elle s’orientera dans un premier temps sur la voie d’un sanglier de taille moyenne ; le poids de l’animal que l’on estime est ici exprimé en livres. Désormais lancée, la chasse pourra durer plusieurs heures... jusqu’à la tombée de la nuit, ou parfois être abandonnée face à un animal futé.

Une affaire d’hommes, de chiens et de chevaux
Selon les chiffres de la Société de vénerie, la vénerie en France représente quelque 18 000 jours de chasse, intéresse environ 10 000 veneurs et s’appuie sur quelque 30 000 chiens et 7 000 chevaux. La France compte ainsi 390 équipages répartis entre le lièvre (120), le lapin (48), le renard (50), le chevreuil (93), le cerf (37). Le sanglier intéresse quant à lui 42 équipages, dont le vautrait Tiens bon picard. «Finalement, aux yeux d’un grand nombre de personnes, la vénerie n’est représentée que par la chasse du cerf, mais c’est bien plus divers que cela», rapporte Laurent Facques. Membre du vautrait Tiens bon picard, il lui arrive de donner un «coup de main» à la Société de vénerie pour sa communication.
Si on la pointe du doigt pour son côté élitiste, la vénerie répond par la diversité des profils de ceux qui la pratiquent. Être élégant sans sa tenue et son comportement, comme le fait d’être bien élevé, ne justifient pas d’être ainsi considéré. Dans l’ouvrage consacré à ce mode de chasse, baptisé «La chasse à courre» (1996), ses auteurs soulignaient «le miracle de faire partager la même passion par des ducs, des grands bourgeois, des banquiers, des facteurs, des cantonniers». Après avoir participé à une journée de chasse avec le vautrait Tiens bon picard, on est tenté d’y ajouter des agriculteurs, particulièrement bien représentés au sein de cet équipage. Pratiquée à pied, la chasse du lapin, du lièvre ou du renard peut être satisfaite avec un budget limité. Le budget d’un équipage de grande chasse se répartit, quant à lui, entre les soins et l’entretien de la meute, la location d’un territoire et la rémunération des salariés de l’équipage.
25 % des veneurs ont aujourd’hui moins de trente ans, 25 % sont des femmes et 64 % sont des ruraux. Pour la Société de vénerie, «cette passion rassemble bien au delà des seuls membres d’équipage. Au quotidien, des milliers de sympathisants, suiveurs et bénévoles assistent les veneurs dans l’élevage des chiens et l’entretien des chevaux. Leur rôle est aussi primordial pendant la chasse».

Des suiveurs nombreux
La présence de suiveurs, de plus en plus nombreux, ne gêne en rien la chasse, pourvu que chacun se respecte. La chasse à courre peut se suivre de différentes manières : à pied, en voiture ou en vélo. Pour le suiveur aux mollets affutés, suivre la chasse en vélo - certains «trichent» en optant pour des VTT à assistance électrique -, reste l’option la plus agréable. Elle permet en effet de suivre au plus près le déroulement de la chasse, d’emprunter les mêmes voies que les chevaux et ne crée pas plus de dérangement que le bruit d’un dérailleur qui grince. Si l’on estime autour de 10 000 le nombre de veneurs en France, les suiveurs seraient dix fois plus nombreux (!)
Pour la vénerie, assumer cette présence et l’encourager est bien une preuve supplémentaire de sa modernité, sans que cela ne remette en cause son ADN.

Honneurs et curée
L’impact de la pratique sur la faune sauvage reste modéré, le succès n’étant pas systématiquement au rendez-vous. Toujours d’après les chiffres de la Société de vénerie, 4 500 animaux sont pris chaque année. Mais plus que le résultat, c’est bien la manière dont s’est déroulée la chasse qui enchante le veneur : «Une belle chasse n’est pas forcément celle où l’on prend, mais celle pendant laquelle l’animal aura réussi à déployer sa ruse pour égarer les chiens», témoigne Laurent Facques. Lorsqu’un animal est pris, et qu’est sonnée l’hallali, rien ni personne n’oblige le suiveur à assister au moment où l’animal est servi. À la tombée de la nuit, viendra ensuite le moment de la curée. Décidément très disciplinés, les chiens du vautrait attendent de pouvoir se partager les bas morceaux ainsi que la peau de l’animal chassé. Les honneurs sont rendus en fanfare au maître d’équipage, aux participants ainsi qu’aux animaux. Un instant à la fois solennel, respectueux et grave. Une dernière fanfare fend la quiétude retrouvée de la forêt, il s’agit du Bonsoir : «Mes amis, il est bien tard, bonsoir. Mes chers amis, plus de retard, je vous dis au revoir.» Et à la saison prochaine.

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