Aménagement du territoire
Le Canal Seine-Nord Europe, bien plus qu’une voie d’eau pour le transport ?
Pour les CESER des Hauts-de-France, d'Île-de-France et de Normandie, le Canal Seine-Nord Europe ne doit pas être considéré comme une simple infrastructure de transport.
Pour les CESER des Hauts-de-France, d'Île-de-France et de Normandie, le Canal Seine-Nord Europe ne doit pas être considéré comme une simple infrastructure de transport.
Rarement les trois Conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux auront parlé d'une seule voix avec autant de force. Fruit de plusieurs mois de travaux, leur rapport commun actualise une première étude réalisée en 2017 et intervient alors que le chantier du Canal Seine-Nord Europe entre progressivement dans sa phase concrète. Pour les CESER, il est désormais temps de préparer l'après-chantier. «L'objectif majeur poursuivi par ce travail consiste à réaffirmer la nécessité de se préparer à la mise en service de la nouvelle liaison Seine-Escaut, prévue en 2032, afin de favoriser le développement de nos trois régions», écri-vent-ils. Et d'ajouter que «l'enjeu majeur de la liaison Seine-Escaut à grand gabarit consiste à contribuer à la décarbonation du transport de marchandises grâce au report modal vers la voie d'eau».
Bien plus que du transport
Les auteurs estiment que l'ouverture de la liaison Seine-Escaut doit servir de catalyseur à une nouvelle dynamique économique. Ils imaginent un vaste corridor industriel reliant les grands ports français aux territoires de l'intérieur, capable d'attirer des entreprises, de développer les plateformes multimodales et de renforcer la souveraineté logistique française.
«La réindustrialisation est un enjeu de souveraineté nationale et la liaison Seine-Escaut offre l'opportunité de construire un écosystème maritime et fluvial renforcé», souligne le rapport. Les CESER considèrent que les activités «industrielles, agricoles, services» doivent devenir les principaux bénéficiaires de cette nouvelle infrastructure.
L'objectif est également de renforcer l'hinterland des ports du Havre, de Dunkerque, de Rouen ou de Calais afin de récupérer une partie des flux aujourd'hui captés par les grands ports du nord de l'Europe. Les auteurs plaident pour «une synergie et une complémentarité maritime et fluviale» afin de faire du canal un outil de développement économique plutôt qu'un simple axe de navigation.
Une opportunité pour les filières agricoles
Pour les territoires agricoles des Hauts-de-France, les retombées pourraient être significatives. Le rapport rappelle que le fret fluvial transporte déjà des céréales, des matériaux ou encore des granulats. Demain, avec le Canal Seine-Nord Europe, cette capacité pourrait être renforcée par le développement du trafic conteneurisé et par une meilleure connexion des productions régionales aux grands ports français.
Les CESER considèrent que les activités agricoles doivent pleinement trouver leur place dans cette nouvelle organisation logistique. Ils voient dans le report modal un moyen de diminuer la dépendance au transport routier tout en offrant de nouveaux débouchés aux productions régionales.
Des milliers d'hectares prêts à accueillir de nouvelles activités
Le développement économique ne se fera toutefois pas sans foncier. Les trois CESER insistent sur la nécessité de réserver les terrains situés le long du canal à des activités réellement utilisatrices de la voie d'eau. Ils rappellent qu'en Hauts-de-France, près de 1 000 hectares sont déjà mobilisables autour du Canal Seine-Nord Europe, tandis qu'un inventaire du foncier est en cours dans la Somme, le Pas-de-Calais et l'Oise. L'objectif est d'accueillir de nouvelles industries, des plateformes logistiques, mais aussi de privilégier la reconversion des friches afin de limiter l'artificialisation des sols.
Une réponse à la saturation routière
Les bénéfices attendus dépassent largement le seul développement économique. En favorisant le transport fluvial, les CESER espèrent réduire la circulation des poids lourds, limiter les émissions de carbone et désengorger les grands axes routiers, notamment l'autoroute A1. Le rapport rappelle d'ailleurs que la stratégie nationale vise une augmentation de la part du fret fluvial dans le transport de marchandises, aujourd'hui limitée à environ 2 %.
Former les salariés de demain
Les trois assemblées attirent aussi l'attention sur un défi moins visible : celui des compétences. La future liaison Seine-Escaut nécessitera en effet davantage de bateliers, de logisticiens, de techniciens de maintenance, de gestionnaires portuaires ou encore de personnels spécialisés dans le transport multimodal. Les CESER demandent donc d'investir dès aujourd'hui dans la formation, de moderniser la flotte fluviale française et d'améliorer l'attractivité des métiers afin de préparer l'ouverture du canal. Ils vont même jusqu'à recommander d'anticiper les besoins en logements et en services publics liés à l'arrivée de nouvelles populations autour des plateformes logistiques.
Sans gouvernance commune, le risque d'un rendez-vous manqué
Si le rapport se veut optimiste, il n'élude pas les difficultés. Les CESER rappellent que le coût du Canal Seine-Nord Europe a été réévalué à 7,3 milliards d'euros fin 2025, auxquels pourraient s'ajouter jusqu'à trois milliards d'euros de financement complémentaire selon la Cour des comptes. Ils estiment indispensable de sécuriser rapidement les financements des infrastructures connexes, comme MAGEO sur l'Oise ou les accès aux ports.
Surtout, ils appellent à sortir d'une logique de chantier. Ils proposent la création d'une gouvernance interrégionale réunissant État, Régions, Voies navigables de France, entreprises, ports et collectivités. Leur objectif est de «passer d'une gouvernance de projet et d'infrastructure à une gouvernance interrégionale opérationnelle», avec, pourquoi pas, un délégué interministériel chargé de l'ensemble de la liaison Seine-Escaut. Pour les trois CESER, le Canal Seine-Nord Europe ne créera pas, à lui seul, de richesse. En revanche, s'il est accompagné d'une véritable stratégie industrielle, logistique, foncière et de formation, il pourrait de-venir l'un des principaux moteurs économiques des Hauts-de-France pour les décennies à venir.