Chasse
Non, le brocard n'a pas besoin d'un titre de noblesse
La période du rut du chevreuil bat son plein et, avec elle, fleurissent sur les réseaux sociaux les photos de brocards prélevés à l'approche ou à l'affût. Jusque-là, rien de plus normal. Ce qui l'est moins, c'est cette mode consistant à rebaptiser chaque animal « prince » ou « petit prince ». À force de vouloir faire de la poésie, on finit surtout par mal parler de la nature.
La période du rut du chevreuil bat son plein et, avec elle, fleurissent sur les réseaux sociaux les photos de brocards prélevés à l'approche ou à l'affût. Jusque-là, rien de plus normal. Ce qui l'est moins, c'est cette mode consistant à rebaptiser chaque animal « prince » ou « petit prince ». À force de vouloir faire de la poésie, on finit surtout par mal parler de la nature.
Les réseaux sociaux sont une formidable invention. Ils permettent de partager une émotion, un souvenir, une belle rencontre avec un animal sauvage. Ils permettent aussi, parfois, de raconter un peu n'importe quoi.
Depuis quelques années, une étrange habitude s'est installée. Le brocard n'est plus un brocard. Il est devenu un « prince », parfois un « petit prince », comme si le simple fait d'utiliser le vrai nom de l'animal manquait de romantisme. Sans doute parce que le cerf est régulièrement présenté comme le « roi de la forêt ». Alors il fallait bien trouver un titre de noblesse à son petit cousin...
Pourquoi faire simple quand on peut faire ridicule ?
Car enfin, un mot est un mot. Il existe précisément pour désigner une chose. Un mâle chevreuil s'appelle un brocard. Point. Il ne devient pas prince parce qu'il porte six cors bien réguliers ou parce que sa photo récolte deux cents « j'aime ».
À ce compte-là, demain, on lui donnera un prénom. « Voici Gaston, prélevé ce matin à l'affût... » Puis on lui créera un compte Instagram. Et après-demain, on s'étonnera que le grand public ne comprenne plus grand-chose au vocabulaire cynégétique. Après ça, à nommer « prince » un chevreuil mâle, il ne faut pas s'étonner de voir des animalistes réclament des stèles commémoratives pour des animaux de rente morts dans un accident de la route plutôt qu’à l’abattoir. Et demain, des marches blanches ?
La chasse revendique, à juste titre, une culture, une histoire et un langage précis. Encore faut-il commencer par les employer.
Car les approximations ne s'arrêtent pas là.
Combien de fois lit-on qu'un chevreuil possède de « belles cornes » ? Non. Un chevreuil porte des bois. Les cornes, ce sont celles des bovins, des chèvres ou des mouflons. Les bois tombent chaque année et repoussent ; les cornes, non. Cette distinction n'est pas un détail de spécialiste. C'est une connaissance élémentaire. Un mot juste décrit une réalité juste.
Nommer correctement, la base
Le premier respect que l'on doit au gibier commence d'ailleurs par là : le nommer correctement.
Et puisqu'il est question de respect, rappelons qu'il existe depuis longtemps, dans la tradition cynégétique européenne, des façons autrement plus élégantes de rendre hommage à un animal prélevé que de l'affubler d'un titre de noblesse.
Il y a la dernière bouchée, ce rameau prélevé sur le lieu de chasse et déposé dans la gueule de l'animal. Il y a la brisée, remise au chasseur et qui rappelle autant la réussite du prélèvement que la responsabilité qui l'accompagne. En d'autres occasions, il y a les sonneries de trompe, les tableaux de chasse soigneusement présentés en fin de journée, les instants de recueillement qui marquent la clôture d'une chasse.
Et puis il y a, plus simplement, le silence.
Pas de cris de victoire. Pas de grimaces triomphantes devant l'objectif. Pas de mise en scène destinée à faire réagir les algorithmes. Juste quelques secondes passées auprès de l'animal, avec la conscience de ce qui vient de se produire.
Certains chasseurs considèrent aujourd'hui que les véritables honneurs se trouvent ailleurs : dans une recherche immédiate et rigoureuse d'un animal blessé, dans l'appel à un conducteur de chien de sang lorsque c'est nécessaire, dans la volonté d'éviter toute souffrance inutile, dans la valorisation complète de la venaison.
Voilà des gestes qui ont du sens.
Encore autrement dit, tout ceci vient démontrer qu’on peut honorer un brocard sans le baptiser « prince ».
Question de respect
Le respect, ce n’est pas seulement une photo bien cadrée accompagnée d’un texte lyrique. C’est une balle bien placée, une recherche sérieuse, une venaison consommée, et des mots employés avec justesse.
Ce respect ne se mesure pas au nombre d'émojis placés sous une photo Facebook. Il ne se décrète pas dans une légende. Il se traduit par des actes.
À vouloir absolument enjoliver la chasse pour les réseaux sociaux, certains finissent par en gommer ce qui fait sa richesse : son vocabulaire, ses usages et ses traditions. Un patrimoine construit au fil des siècles et qui mérite mieux que quelques formules toutes faites.
Les mots ont un sens. On ne parle pas d'une « patate » lorsqu'il s'agit d'une pomme de terre. On ne parle pas d'une « vache » lorsqu'il s'agit d'une génisse. On ne confond pas une buse avec un milan, ni un canard avec une oie.
Alors pourquoi faudrait-il appeler un brocard un prince ?
Le brocard n'a pas besoin d'un titre de noblesse pour être un magnifique animal. Son nom lui suffit largement. Et si certains tiennent absolument à lui rendre les honneurs, qu'ils commencent par lui offrir ce premier signe de respect : l'appeler par son vrai nom.