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Saint Louis Sucre : ses planteurs menacent de ne plus produire de betteraves

A l’appel des syndicats betteraviers de l’ex-Picardie, de l’Eure, du Calvados, d’Ile-de-France, près de trois cents planteurs sont venus manifester devant l’usine de conditionnement de Saint Louis Sucre, à Roye.

Depuis le 17 novembre, pas un samedi ne se passe sans un défilé des «gilets jaunes» dans de nombreuses villes françaises. Ce vendredi 4 avril, ce sont des «gilets oranges» qui manifestaient à leur tour, et organisaient un blocage symbolique de l’usine de conditionnement de Saint Louis Sucre, à Roye. Le gilet orange, c’est celui des planteurs adhérents des syndicats betteraviers.
Point de casse, ni d’échauffourées, mais des agriculteurs résolument motivés devant cette usine pour demander des comptes à Südzucker, maison-mère de Saint Louis Sucre, sur les prix des betteraves qu’ils livrent. Südzucker et pas Saint Louis Sucre, car «Saint Louis Sucre n’est qu’un fusible. Il n’y a donc aucun intérêt à discuter avec eux. Tout doit se passer avec Südzucker», commente Jean-Pierre Dubray, président de la CGB d’Ile-de-France. Aussi pour que le message soit des plus clairs, les pancartes brandies lors de la manifestation étaient en français et en allemand.
S’ils manifestent, c’est parce que le compte n’y est pas. Avec le versement du deuxième acompte sur les prix des betteraves de la récolte 2018, qui s’élève à 1 €/t à 16°, le prix de la betterave atteint 13,50 €/t à 16°, hors pulpes. Et, au final, le prix SZ4 (groupe Südzucker et ses quatre filiales) prévisionnel est annoncé à 15,90 €/t à 16° de la betterave entière. «Avec un éventuel supplément de prix, le prix de la betterave, tout compris, pourrait atteindre 17 /t à 16°, soit 5 de moins que Cristal Union, 8 de moins que celui de Tereos, 9 de moins qu’Ouvré et 10 de moins que Lesaffre. En comparant avec la moyenne des prix des coopératives, il manque 5 sur le prix Saint Louis Sucre. Le prix SZ4 est totalement déconnecté du marché de la betterave», analyse Alexandre Quillet, président de la CGB de l’Eure et président de la commission interprofessionnelle d’Etrépagny.

Gros impact sur les trésoreries
«C’est du vol, une véritable escroquerie. Avec ce prix Saint Louis Sucre, nous allons enregistrer une perte entre 500 et 600 à l’hectare, même en faisant un bon rendement. Si l’an prochain, on nous annonce la même chose, c’est stop pour moi», s’insurge Jérôme Tassart, agriculteur à Grivillers. «A ce prix-là, cela ne vaut pas le coup. Il vaut mieux arrêter», ajoute Richard Devisme, agriculteur à Mailly-Raineval. Lui qui, jusqu’ici, n’avait participé à aucune des manifestations organisées depuis l’annonce de la fermeture du site d’Eppeville, s’est déplacé cette fois-ci, «parce que l’industriel doit entendre notre mécontentement. Accepter les prix proposés, sans rien dire, ce serait aller dans le sens de l’industriel. C’est trop facile. On doit se faire entendre, même s’il y a peu de chance que l’industriel allemand fasse machine arrière». Pour lui, c’est tout vu. Si, l’an prochain, la situation est la même, il ne fera plus de betteraves.
Des surfaces en moins, c’est déjà ce qu’a pu constater Hervé Quéquet, agriculteur à Sourdon et dirigeant d’une entreprise de travaux agricoles (ETA). «Cette année, nous avons arraché une centaine d’hectares en moins sur les 1 200 à 1 300 hectares que nous arrachons ordinairement. Certains de nos clients ont déjà totalement arrêté la production de betteraves. Et si l’industriel poursuit sa politique de prix cassés, les surfaces de betteraves diminueront de plus en plus», commente-t-il. La betterave représente la moitié du chiffre d’affaires de son ETA, soit une activité conséquente. Et le chef d’entreprise de s’inquiéter pour son activité, d’autant qu’il a acheté cette année une nouvelle intégrale et qu’il en a rénovée une seconde, en janvier dernier. «Si on avait eu connaissance des prix qu’allait fixer Saint Louis Sucre, nous n’aurions pas investi dans le matériel», assure-t-il.

Revendications des syndicats
Si le contexte des marchés n’est pas au beau fixe, le prix de la betterave proposé par Saint Louis Sucre est inacceptable, d’autant que les perspectives des marchés ne sont pas figées, selon les syndicats betteraviers. Aussi réclament-ils un ajustement du prix de 5 € avant le 30 avril pour avoir un prix équivalent à celui que propose la coopérative Cristal Union, un prix construit d’ailleurs à partir des indicateurs européens.
L’ajustement est-il possible ? «Oui, selon Dominique Fievez, président de la CGB de la Somme. Il suffit d’ajuster le supplément de prix par rapport au rendement des planteurs, aux cultures alternatives et au fonctionnement des outils, même si,  pour ce dernier critère, le résultat des usines n’est pas au top.» Et de prévenir : «On va les prendre au mot. Ils veulent diminuer la production française par le biais de la fermeture des usines et des prix cassés. On leur dit, ok. Notre réponse sera la suivante : en 2020, plus de betteraves.» Si Südzucker n’apporte pas de réponse satisfaisante à la fin de ce mois, les syndicats betteraviers décideront alors «d’autres moyens d’action, à un niveau plus élevé», prévient Alexandre Quillet.
En parallèle de leur demande, les syndicats ont décidé de mettre en place des organisations de producteurs (OP) pour contrer les commissions de répartition de la valeur (CRV) et préparer les négociations 2019-2020. L’intérêt de l’OP ? C’est elle qui propose le contrat pour fixer le juste prix. Un impératif, selon les syndicats betteraviers, car «depuis trois ans qu’elles sont en place, les CRV ne sont que de simples chambres d’enregistrement. Nous n’avons jamais été écoutés. C’était limite nous prendre pour des imbéciles. C’est pour cela qu’il faut créer des organisations de producteurs. Nous avons déposé notre demande au ministère de l’Agriculture. Nous attendons à présent le décret», dit Jean-Pierre Dubray. De ce fait, les syndicats betteraviers demandent aux planteurs de ne plus signer de contrat avec Saint Louis Sucre pour 2020 tant que les OP ne sont pas en place.
Les syndicats betteraviers vont également interpeller le ministère de l’Economie pour qu’il vérifie les comptes de l’industriel avant et après les quotas, et s’assure que le contrat entre l’industriel et les planteurs est bien suivi et respecté. Or, le prix de la betterave proposé, «c’est vraiment du foutage de gueule. Quand Saint Louis Sucre dit vendre son sucre à 260 en moyenne, je n’y crois pas. Même en discount, ce n’est pas le prix pratiqué. Aujourd’hui, les prix européens sont entre 300 et 310 . Je me demande où il vend son sucre ?», s’interroge Jean-Pierre Dubray.
Pour les planteurs, «le sucre de Saint Louis Sucre a un goût de plus en plus amer», comme le dit Benoît Weirdt, agriculteur à Cartigny, qui s’est lancé dans la production il y a trois ans. Et pour le faire savoir, après la manifestation et le partage d’un casse-croûte devant l’usine, ils ont déversé leurs bennes devant la sucrerie.

Eppeville et Cagny

L’objectif n’a pas bougé d’un iota. Si Südzucker est toujours dans l’optique de fermer les sucreries de Cagny et d’Eppeville, les syndicats betteraviers persistent et signent. Ils sont prêts à trouver des solutions afin de reprendre les outils.
Dans tous les cas, la coupe est pleine. Pour Patrick Dechaufour, président de la commission interprofessionnelle de Cagny, Südzucker exerce bel et bien «un capitalisme sauvage, un genre de pratique insupportable au sein de l’Union européenne». Mais quelle que soit la stratégie de Südzucker, qu’il soupçonne de tout faire pour les démotiver, «on ne nous détournera pas de notre objectif, celui de monter un plan de reprise pour l’usine. C’est le seul moyen de préserver nos productions, car, chez nous, il n’y a pas de plan B. Soit on sauve l’usine, soit on arrête la betterave. La mobilisation des planteurs de Cagny continuera. Saint Louis Sucre aura du souci à se faire», ajoute-t-il.
Même si l’usine d’Eppeville est à côté de celle de Roye, comme d’autres usines de sucriers concurrents, «ne vous y trompez pas, nous sommes dans la même situation que les planteurs de Cagny», précise David Brunel, président de la commission interprofessionnelle d’Eppeville. En effet, même en augmentant la capacité de traitement des betteraves à Roye et en allongeant la durée des campagnes, «l’usine ne pourra absorber que 15 % des betteraves livrées à Eppeville. Traduction : on ne retrouvera plus nos surfaces», assure-t-il. Alors quand Saint Louis Sucre dit qu’il y aura de la place pour tous, c’est se moquer du monde, selon lui.

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