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Bio en Hauts-de-France
Si le marché du bio repart, les fermes des Hauts-de-France tardent à suivre

Réunis à Lacroix-Saint-Ouen, près de Compiègne, producteurs, chercheurs et acteurs de la filière ont confronté la thèse d’un avenir bouché aux chiffres de la bio régionale. Si la demande revient, l’offre recule, mais les leviers pour inverser la tendance existent.

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Vente de fruits et légumes produits en agriculture biologique
© V. Marmuse / CAIA

«L’agriculture biologique n’a aucun avenir en Hauts-de-France ! Vraiment ?» Bio en Hauts-de-France avait choisi ce titre provocateur pour sa journée du 13 octobre, à l’hôtel Mercure Compiègne Sud. La rencontre s’inscrivait dans le Plan Bio régional 2023-2027, porté par l’État, la Région, les agences de l’eau et les départements. Si les intervenants n’ont pas conclu à la fin de la bio, ils ont décrit une filière dont la demande revient plus vite que l’offre.

Au niveau national, la consommation de bio est revenue en 2025 à son niveau de 2021, avec une croissance en valeur et surtout en volume dans presque tous les circuits. Les fermes, elles, continuent de déconvertir. Leur nombre est passé de 1.374 à 1.298 en un an. Cette baisse de 6 % ramène la région à son niveau de 2020. Les surfaces atteignent 54.143 hectares, soit 6.900 de moins qu’au pic de 2022. Les conversions sont à l’arrêt depuis trois ans.

Deux pistes pour relancer le mouvement : d’abord les fermes mixtes. Les agriculteurs qui ont une partie de leur exploitation en bio gardent plus de 30.000 hectares en conventionnel. Il y a donc un réservoir : un agriculteur qui a commencé à passer en bio s’est formé et a investi dans du matériel spécifique. Un premier pas qui est parfois le plus compliqué.

Seconde piste, l’installation. Une quarantaine de porteurs de projet veulent chaque année s’installer en bio dans la région. Ils pèsent 16 % des projets d’installation aidés, contre environ 30 % au niveau national. Reste à créer les conditions pour que ces porteurs de projets puissent s’installer en bio.

L’aval connaît la même pente. La région compte 1.372 entreprises de transformation certifiées bio, soit 4,1 % de moins qu’en 2024. Une étude régionale sur la consommation note pourtant un frémissement : six ou sept projets de transformation cette année, contre un ou deux les années précédentes. D’après cette même étude, pour les habitants des Hauts-de-France, la santé arrive en premier motif d’achat de produits bio, devant le goût et l’environnement. Mais le prix reste le frein principal. Pis, une personne sur deux doute que les produits sous label bio le soient réellement, y compris parmi les consommateurs de bio. Plus de 70 % des sondés souhaitent aussi trouver davantage de bio hors du domicile. Dans près de sept communes sur dix, la restauration est confiée à des sociétés de restauration collective. Une charte signée avec elles il y a deux ans vise à renforcer la place du bio local dans leurs achats.

Pierre-Marie Aubert, chercheur l’Institut du développement durable et des relations internationales pose la question à l’envers : «Si c’est si bien de faire de la bio, pourquoi ne le fait-on pas plus ?» «Si on examine le système alimentaire dans son ensemble, les engrais azotés de synthèse dépendent du gaz naturel et de l’énergie, deux ressources que l’Europe produit peu. L’alimentation du bétail repose en partie sur des protéines venues d’Amérique ou d’Ukraine. Près de 60 % de l’azote importé se perd dans l’eau, dans l’air et dans les sols.» De plus, ce système encaisse des chocs de plus en plus fréquents. Sécheresses à répétition, crise d’approvisionnement en énergie et en engrais : la puissance publique joue le rôle de prêteur en dernier ressort et sa facture a été multipliée par dix, passant de 200 millions à 2 milliards d’euros par an entre 2012 et 2023 pour couvrir les crises agricoles.

Il retient deux piliers pour en sortir : la diversité et la circularité. «La diversité passe par des rotations plus longues et par le paysage. Les écologues recommandent 20 % de végétation semi-naturelle sur une exploitation, haies et arbres compris. La moyenne actuelle se situe plutôt autour de 8 %.» La circularité suppose d’accepter des rendements moindres pour que les plantes captent mieux l’azote disponible, de faire entrer des légumineuses dans les rotations et de rapprocher cultures et élevage. «Les animaux ne créent ni azote ni nutriments, mais ils les recyclent.»

Sur le terrain économique, les fermes les plus capitalisées dégagent les plus gros profits les bonnes années et les plus lourdes pertes les mauvaises. «Elles ne passent les mauvaises années que grâce à la puissance publique.» La bio réduit les charges opérationnelles et le capital engagé, mais elle demande plus de travail et produit moins. «La baisse des charges et du capital compense plus que la baisse des volumes et la hausse du travail.» Sur le maïs ou le tournesol, un choc de 20 à 30 % touche toutes les fermes, bio comprises. Une ferme qui engage moins de charges perd pourtant moins en valeur absolue.

Reste à comprendre pourquoi la bio plafonne : des filières inégalement organisées, des soutiens publics modestes et un débat toujours ouvert sur les bénéfices climatiques. «Un risque technique, un risque de marché et un risque de réputation vis-à-vis du collectif d’agriculteurs», ajoute-il. «si la vache passe de 10.000 à 7.000 litres par an, la collecte baisse alors que ses coûts restent les mêmes.» Il compte sur la contractualisation pour lever ce frein. «Un engagement sur un prix et un volume sécurise l’acheteur comme le vendeur, et personne ne se dit ensuite qu’il aurait pu vendre plus cher ou acheter moins cher. Aux industriels aussi de maitriser leurs coûts de collecte.»

Robustesse plutôt que performance

Sana Dieudonné, biologiste à l’Institut Michel Serres mise quant à elle sur une révolution des mentalités. «Le vivant n’est pas performant mais robuste, et toute optimisation a un prix : à chaque fois qu’on optimise quelque chose, il faut se demander ce qu’on fragilise.»  Dans les champs, cette logique se traduit selon elle par la monoculture, des variétés au rendement maximal, de la chimie contre les pertes et de la mécanisation contre le coût du travail. Les rendements progressent à court terme. «Les sols s’appauvrissent, la biodiversité recule, l’eau se pollue, les producteurs s’épuisent et la malnutrition n’est pas résolue pour autant.»

Le vivant tient grâce à des propriétés que la performance écarte. «La photosynthèse affiche un rendement de 2 % quand un panneau solaire atteint 20 à 30 %. Aucune plante noire n’est apparue en un milliard et demi d’années de recherche et développement, car cette sous-optimalité évite la surchauffe. Un champ de variétés mélangées résiste mieux qu’une monoculture dans un monde où l’environnement moyen n’existe plus.» Elle cite encore «les freins, la lenteur de la jachère, la redondance et la circularité des déchets.» 

A l’image des rayons bio qui se sont imposés dans les rayons de tous les supermarchés, sans qu’aucune politique publique ne l’aie imposé, la biologiste invite à un «changement par les marges» et appelle la filière à écrire un nouveau récit : «Comment ringardiser l’agriculture intensive et raconter de nouveau la bio et le vivant ?»

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